La participation du Maroc en tant qu’invité d’honneur au Festival international du film de Berlin n’était pas un simple événement protocolaire dans l’agenda culturel habituel, mais un moment révélateur d’un changement clair dans la conception par l’État du rôle du cinéma : d’un secteur artistique local à un levier de diplomatie douce, investi pour repositionner le Maroc sur la carte symbolique mondiale.
Le choix du Royaume comme « pays pivot » au sein du Marché européen du film – la plateforme professionnelle la plus importante en Europe pour l’industrie cinématographique – dépasse l’hommage symbolique à l’Afrique. Il s’agit d’une reconnaissance implicite du rôle du Maroc comme médiateur culturel et géographique entre trois sphères stratégiques : l’Afrique, le monde arabe et l’Europe.
De « lieu de tournage » à « acteur narratif »
Historiquement, le Maroc était considéré essentiellement comme un « studio naturel ouvert » : des sites de tournage attractifs, une main-d’œuvre technique qualifiée et des coûts inférieurs à ceux de l’Europe et de l’Amérique. Mais cette participation révèle une volonté consciente de passer de la simple prestation technique à la puissance narrative : le Maroc devient non seulement un lieu de tournage, mais aussi un acteur capable de co-créer, financer et orienter les récits cinématographiques.
L’inauguration au Gropius Bau, en présence de personnalités comme Tricia Tuttle et Tanja Meissner, ainsi que l’ambassadrice du Maroc Zohour Alawi, n’était pas seulement cérémoniale, mais soigneusement pensée pour projeter une image : le Maroc comme plateforme culturelle, et non comme État marginal dans le marché de production.
Apparence : infrastructures et investissements culturels
Implicite : reconfiguration de l’image nationale
Le discours officiel mettait l’accent sur des éléments connus : qualité des infrastructures, compétence des techniciens marocains, dynamique de production conjointe, et soutien du Centre cinématographique marocain. Mais cette dynamique internationale soulève également une question stratégique : comment utiliser la culture pour renforcer l’image du pays tout en consolidant le secteur national ?
Dans un monde où la « réputation internationale » constitue un capital à part entière, la force militaire ou économique seule ne suffit plus. Le cinéma agit comme levier : valorisation de l’image, redéfinition de l’identité et exportation du modèle « Maroc stable, ouvert et multiculturel ». Mais le véritable défi réside dans la transformation de cette reconnaissance internationale en impulsion durable pour l’écosystème culturel national.
Ainsi, il est essentiel de poursuivre les efforts pour renforcer les réseaux de distribution du film marocain, moderniser les salles, élargir l’audience et soutenir les jeunes créateurs et techniciens, tout en réduisant l’éventuelle distance entre la présence internationale croissante et l’ancrage culturel local. La diplomatie culturelle atteint sa pleine efficacité lorsqu’elle bénéficie directement au public national.
Mémoire retrouvée : « Al-Sarab » comme message double
La sélection du film Al-Sarab du réalisateur Ahmed Bouanani dans la section Berlinale Classics n’est pas un détail technique innocent. Elle transmet un message double : à l’étranger, le Maroc n’est pas nouveau dans le cinéma et possède un patrimoine digne de restauration et de diffusion mondiale ; à l’intérieur, il s’agit de redonner crédit aux pionniers longtemps marginalisés par les politiques culturelles nationales.
La mémoire cinématographique devient ainsi un élément de la diplomatie : investir dans le passé pour produire une légitimité symbolique présente et construire une citoyenneté culturelle active, équilibrant l’image du Maroc dans le monde et la place du cinéma au sein de la société marocaine.


