« Sommes-nous donc pas des Marocains ? »… Quand le cri d’une association du patrimoine juif à Nador met à l’épreuve le sens même de la citoyenneté
Ce qui a le plus marqué l’opinion publique dans la vidéo diffusée par le président de l’Association Maïmonide pour le patrimoine juif marocain à Nador, ce n’est ni sa plainte concernant l’absence de subventions publiques, ni même sa dénonciation de ce qu’il considère comme une exclusion répétée de son association des programmes de soutien. La phrase qui a véritablement résonné est celle-ci : « Sommes-nous donc pas des Marocains ? »
Cette interrogation dépasse largement le registre de l’émotion. Elle ne traduit pas seulement un différend administratif autour d’un dossier de financement ; elle remet au centre du débat l’un des sujets les plus sensibles du Maroc contemporain : que signifie la citoyenneté lorsque l’appartenance religieuse devient, dans le ressenti d’un citoyen, un facteur possible de marginalisation ?
Car au fond, cette affaire ne concerne pas uniquement une association culturelle. Elle interroge l’image même du modèle marocain, présenté depuis des décennies comme une exception régionale en matière de coexistence entre musulmans et juifs, et comme un État qui reconnaît officiellement la composante hébraïque comme l’un des affluents constitutifs de l’identité nationale, conformément à la Constitution de 2011.
Du soutien financier à l’épreuve de l’État de droit
À première vue, le président de l’association explique que plusieurs demandes de subvention adressées au conseil provincial auraient été rejetées, alors même que son association exerce, selon lui, des activités culturelles, patrimoniales et éducatives, contribue à la restauration de la mémoire juive marocaine, accueille des délégations nationales et étrangères et participe à la promotion de l’image du Royaume.
Mais derrière cette revendication apparaît une exigence bien plus fondamentale : le droit de connaître les raisons du refus.
À cet instant, une simple question administrative devient une interrogation constitutionnelle.
Dans un État de droit, le rejet d’une demande de subvention n’est pas, en soi, une anomalie juridique lorsqu’il repose sur des critères objectifs et transparents. En revanche, lorsque les décisions ne sont pas motivées, que le silence administratif perdure et que le dialogue institutionnel disparaît, c’est la confiance du citoyen envers l’administration qui se fragilise.
La transparence ne protège pas seulement les finances publiques ; elle protège également le lien de confiance entre les institutions et les citoyens.
Entre les faits et leur interprétation
Il importe toutefois d’opérer une distinction essentielle.
D’un côté, il y a les faits tels qu’ils sont présentés par l’association : des demandes de soutien refusées à plusieurs reprises et des réclamations restées sans réponse.
De l’autre, il y a l’interprétation avancée par son président, qui évoque l’hypothèse de motivations religieuses, ethniques, politiques ou électorales, allant jusqu’à qualifier cette situation de manifestation d’antisémitisme.
Sur le plan journalistique et juridique, cette distinction est fondamentale.
Ces appréciations relèvent du point de vue exprimé par l’association et ne sauraient être considérées comme des faits établis tant qu’une enquête administrative ou judiciaire indépendante n’en aurait pas apporté la démonstration.
Pour autant, le simple fait qu’une association marocaine dise éprouver un tel sentiment d’exclusion constitue déjà un signal qui mérite d’être entendu. Les démocraties ne mesurent pas seulement les faits ; elles évaluent également le degré de confiance qui unit les citoyens à leurs institutions.
La Constitution parle… mais l’administration répond-elle ?
La Constitution marocaine reconnaît explicitement que l’affluent hébraïque fait partie intégrante de l’identité nationale marocaine. Cette reconnaissance constitue une singularité dans l’espace arabe.
Par ailleurs, sous l’impulsion de Sa Majesté le Roi Mohammed VI, la préservation du patrimoine juif marocain est devenue un choix stratégique, concrétisé par la restauration des synagogues, des cimetières, des sanctuaires et des sites historiques, ainsi que par le rôle majeur joué par le Conseiller Royal André Azoulay dans la promotion du dialogue interculturel.
Dès lors, un paradoxe apparaît lorsque des acteurs associatifs œuvrant précisément à la sauvegarde de ce patrimoine estiment ne pas bénéficier d’un traitement administratif équitable, ou peinent simplement à obtenir une réponse officielle.
Si l’État central fait de la pluralité culturelle un élément constitutif de l’identité marocaine, les administrations territoriales sont appelées à traduire cette philosophie dans leurs pratiques quotidiennes.
Car la crédibilité des politiques publiques se mesure moins aux discours qu’à leur mise en œuvre concrète.
Le Maroc est-il en train de changer ?
L’aspect le plus préoccupant du témoignage n’est peut-être pas la question du financement, mais celle du climat social.
Le président de l’association affirme constater une progression des discours de haine visant les juifs sur les réseaux sociaux et établit un lien entre cette évolution et certaines réticences rencontrées par les initiatives consacrées au patrimoine juif marocain.
Cette analyse ouvre un débat bien plus vaste que le seul cas de Nador.
Pendant des siècles, musulmans et juifs ont partagé le même espace social au Maroc. Les mellahs, les souks, les échanges économiques et les liens humains ont façonné une mémoire commune.
Cependant, les bouleversements géopolitiques du Moyen-Orient, la polarisation des débats publics et la puissance des réseaux sociaux semblent avoir rendu plus fragile la frontière entre la critique légitime de la politique israélienne et les amalgames visant les citoyens juifs ou le patrimoine hébraïque marocain.
Le véritable défi consiste aujourd’hui à préserver la liberté du débat politique tout en garantissant que les citoyens marocains de confession juive ne puissent être stigmatisés en raison de leur identité religieuse.
Le Maroc n’est pas une société uniforme
On oublie parfois que le Maroc, tant dans son histoire que dans son texte constitutionnel, ne s’est jamais construit sur une identité unique.
Si les musulmans constituent l’immense majorité de la population, les juifs représentent une composante historique de la nation marocaine.
Dans un État moderne, la citoyenneté ne se mesure ni au poids démographique ni à l’appartenance religieuse.
Elle repose sur un principe fondamental : l’égalité devant la loi.
Les droits ne découlent pas du nombre, mais de la qualité de citoyen.
C’est pourquoi toute association légalement constituée est en droit d’obtenir des décisions motivées, qu’elles soient favorables ou défavorables.
Le message implicite
Au-delà des mots, le président de l’association adresse un message plus profond.
Il ne s’adresse pas uniquement au conseil provincial, ni même au gouverneur de la province qu’il appelle à intervenir.
Il interpelle, en réalité, l’État marocain dans son ensemble.
Son interrogation pourrait se résumer ainsi : si le patrimoine juif est officiellement reconnu comme une composante de l’identité nationale, qui protège ceux qui consacrent leurs efforts à sa préservation lorsqu’ils estiment être marginalisés ?
Ce n’est plus seulement une question de financement.
C’est une question de reconnaissance.
La reconnaissance précède le soutien.
L’explication précède la décision.
La transparence précède la confiance.
Que faudrait-il faire ?
Si l’association estime avoir subi un préjudice, la réponse la plus conforme aux principes de la bonne gouvernance consiste à examiner sa réclamation dans un cadre institutionnel, à vérifier les procédures suivies et à communiquer une réponse administrative motivée, fondée sur des critères objectifs.
Si des dysfonctionnements ou des discriminations devaient être établis, ils devraient naturellement être corrigés dans le respect de la loi.
À l’inverse, si les refus reposent sur des critères légitimes, leur explicitation contribuerait à dissiper les doutes et à restaurer la confiance.
Une administration moderne ne redoute pas la motivation de ses décisions ; elle en fait un principe de gouvernance.
Conclusion : un test pour le modèle marocain
Cette affaire dépasse largement le cadre d’un différend entre une association et une collectivité territoriale.
Elle constitue un test discret mais significatif de la capacité du modèle marocain à traduire ses principes constitutionnels dans les pratiques quotidiennes de ses institutions.
Lorsqu’un citoyen marocain de confession juive demande : « Sommes-nous donc pas des Marocains ? », la réponse ne peut se limiter à un discours politique.
Elle doit prendre la forme d’une administration transparente, de procédures équitables et d’un traitement égal pour toutes les associations, indépendamment de leur identité religieuse ou de leur orientation culturelle.
Depuis des siècles, musulmans et juifs ont contribué ensemble à écrire l’histoire du Maroc.
Préserver cet héritage ne consiste pas seulement à restaurer des synagogues, des cimetières ou des sanctuaires.
Cela suppose également de préserver la confiance entre les citoyens et leurs institutions, afin que la question de la citoyenneté demeure une certitude inscrite dans la Constitution, et non une interrogation lancée devant la caméra d’un téléphone portable.
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