Le dossier des mineurs marocains non accompagnés présents en Espagne n’est plus seulement une question humanitaire laissée en suspens entre deux administrations, ni un simple prolongement de la crise migratoire récurrente aux frontières entre le Maroc et l’Espagne. Après la récente vague d’arrivées à Sebta, marquée par l’afflux d’un nombre considérable de personnes, parmi lesquelles des mineurs, le dossier a changé de dimension. Une question plus sensible s’impose désormais : qui détient le pouvoir de décider de l’avenir de ces enfants ? Qui assume la responsabilité de leur présence loin de leurs familles ? Et les relations politiques et sécuritaires avancées entre Rabat et Madrid sont-elles réellement capables de produire une solution lorsque des enfants se retrouvent pris entre deux systèmes juridiques et institutionnels ?
C’est dans ce contexte qu’est intervenue la déclaration ferme d’Abdelatif Ouahbi, ministre marocain de la Justice, affirmant que le Maroc reste déterminé à récupérer ses enfants et ses mineurs présents en Espagne, y compris ceux arrivés récemment à Sebta ou placés dans d’autres centres, et que Rabat réclamera leur retour « sur les plans juridique et politique ».
À première vue, le message paraît simple : le Maroc veut récupérer ses ressortissants mineurs et considère que leur place naturelle se trouve auprès de leurs familles et dans leur pays. Mais c’est précisément l’expression « juridiquement et politiquement » qui donne à cette déclaration toute sa portée. Elle fait passer le dossier d’une demande à caractère humanitaire à une revendication officielle : le retour des mineurs doit devenir une question inscrite dans l’agenda des discussions entre les deux pays et ne plus rester prisonnier de l’attente administrative ou de divergences d’interprétation judiciaire.
C’est ici qu’apparaît la première difficulté. Le mineur marocain présent en Espagne n’est pas juridiquement traité comme un adulte pouvant être reconduit au terme d’une simple décision administrative. Il relève d’un régime spécifique de protection qui implique la vérification de son identité, de son âge, de sa situation familiale et de son intérêt supérieur. L’accord maroco-espagnol de 2007 relatif à la coopération en matière de protection des mineurs et à leur retour prévoit précisément une coopération entre les deux parties pour l’identification des mineurs et la recherche de leurs familles, dans le respect du droit national, du droit international et de la Convention relative aux droits de l’enfant. L’intérêt supérieur du mineur constitue également l’un des fondements de cette coopération.
Cela signifie que le problème ne peut pas être réduit à une confrontation entre un Maroc qui réclamerait ses enfants et une Espagne qui refuserait de les restituer. Le véritable débat se situe ailleurs, dans une zone beaucoup plus complexe : qui définit l’intérêt supérieur de l’enfant, sur quels critères, avec quelles garanties et qui assume la responsabilité après son retour ? Le Maroc considère que la famille et le pays constituent le cadre naturel de l’avenir de l’enfant. Les autorités espagnoles, de leur côté, ont, du fait de la présence du mineur sur leur territoire, des obligations juridiques en matière de protection qu’une simple demande politique ne peut effacer.
L’accord bilatéral lui-même montre que le retour n’est pas une procédure automatique. Il repose sur l’échange d’informations, la vérification de l’identité et des liens familiaux, ainsi que sur la coordination entre les autorités compétentes. Il suppose également un accord sur les cas concernés par le retour. La force de la position marocaine ne réside donc pas uniquement dans la fermeté du discours politique, mais dans sa capacité à transformer cette revendication en mécanisme juridique concret, capable de traiter les dossiers individuellement et de garantir la sécurité du mineur après son retour.
Mais la récente crise de Sebta a ajouté une nouvelle dimension à ce dossier. Le mineur qui constituait auparavant un cas individuel au sein du système migratoire est devenu, après la vague d’arrivées massives, une composante d’une crise exceptionnelle qui a soumis les structures espagnoles de protection à une forte pression et placé la question des mineurs au cœur du débat politique, sécuritaire et social en Espagne.
C’est dans cette évolution que l’on peut comprendre le relèvement du ton marocain. La crise a montré que le traitement des adultes est radicalement différent de celui des mineurs. Un enfant ne peut être réduit à un chiffre dans les statistiques migratoires et ne peut être reconduit selon les mêmes modalités qu’un adulte. Mais, à l’inverse, son maintien indéfini dans les structures espagnoles de protection transforme progressivement le dossier en problème institutionnel et politique pour Madrid, et en question à la fois souveraine et humanitaire pour Rabat.
Pourtant, le point le plus fort de cette affaire ne réside peut-être pas dans ce que Rabat dit à Madrid, mais dans ce que cette affaire peut dire au Maroc lui-même.
Car lorsque le Maroc réclame le retour de ses enfants, il s’appuie, directement ou indirectement, sur une architecture constitutionnelle qui fait également de la protection de l’enfant une responsabilité de l’État marocain. L’article 32 de la Constitution ne se contente pas d’énoncer un principe général. Il prévoit que l’État œuvre à assurer une protection juridique et une considération sociale et morale à tous les enfants, indépendamment de leur situation familiale, et consacre l’enseignement fondamental comme un droit de l’enfant et une obligation de la famille et de l’État. L’article 33 prévoit, lui aussi, des mesures appropriées en faveur de la jeunesse, notamment celle confrontée à des difficultés d’adaptation scolaire, sociale ou professionnelle, tandis que l’article 34 impose des politiques publiques en faveur des personnes en situation de vulnérabilité.
C’est ici que l’image du mineur marocain franchissant la frontière vers Sebta devient bien davantage qu’une image douloureuse de la migration. Elle devient aussi une image révélant la distance entre le plafond constitutionnel et la réalité sociale. Il serait excessif d’affirmer que tout mineur quittant le Maroc le fait en raison de la pauvreté ou du décrochage scolaire, tout comme il serait réducteur de ramener le phénomène à l’échec d’une seule politique publique. Mais l’ampleur et la répétition du phénomène imposent une question plus profonde : qu’est-ce qui pousse certains enfants et adolescents à considérer l’inconnu au-delà de la frontière comme une chance qui mérite d’être risquée, alors que leur pays est censé leur garantir protection et avenir ?
Cette question n’est pas posée dans le vide. L’UNICEF souligne la persistance de défis importants en matière de décrochage scolaire et indique qu’environ 300 000 enfants sortent chaque année du système éducatif marocain, une partie importante du phénomène étant concentrée dans les zones rurales, où l’éloignement des établissements et l’insuffisance de certains services essentiels constituent des obstacles persistants à la poursuite de la scolarité. Les vulnérabilités éducatives et sociales restent également liées à des disparités territoriales importantes.
Ces données ne permettent pas d’affirmer que les mineurs présents à Sebta sont nécessairement des décrocheurs scolaires ou qu’ils proviennent systématiquement de familles pauvres. Une telle généralisation ne serait pas étayée. Elles rendent toutefois difficile une lecture du phénomène comme une simple décision individuelle, totalement détachée de l’environnement dans lequel grandit l’enfant. L’école, la famille, le territoire, la formation et les perspectives d’emploi constituent ensemble l’environnement à partir duquel se construit la représentation que le jeune se fait de son propre avenir.
C’est là qu’apparaît une profonde contradiction politique dans la position de Ouahbi : plus le Maroc élève le niveau de sa revendication en faveur de la protection de ses enfants à l’étranger, plus il élève également le niveau de sa propre responsabilité envers les enfants qui vivent sur son territoire. Si le Maroc dit à l’Espagne que la meilleure place pour un mineur est auprès de sa famille et dans son pays, la question qui s’impose à l’intérieur est alors simple et redoutable : que trouvera cet enfant lorsqu’il reviendra ?
Le retour n’est pas simplement un franchissement de frontière dans le sens inverse. Il constitue le début d’une nouvelle responsabilité. Qu’en sera-t-il de l’enfant qui a quitté l’école ? De l’adolescent issu d’un territoire où les opportunités sont limitées ? De celui dont la famille n’a pas réussi à contenir le désir de partir ? De celui qui retrouvera, à son retour, le même environnement qui avait rendu l’idée du départ suffisamment attractive pour qu’il prenne le risque de partir ? Existe-t-il un dispositif capable d’assurer le suivi de ces jeunes, leur réintégration scolaire, sociale et familiale, ou l’État se contentera-t-il de considérer le dossier comme clos dès lors qu’ils auront franchi la frontière dans l’autre sens ?
C’est précisément ici que l’article 32 de la Constitution cesse d’être une simple référence juridique pour devenir un miroir politique. La Constitution ne doit pas seulement servir à demander à un autre État de protéger le citoyen marocain ; elle doit également constituer un instrument permettant à l’État marocain d’évaluer sa propre capacité à respecter ses engagements envers ses citoyens. Le départ d’un enfant ne constitue pas, à lui seul, la preuve d’un échec de l’État. Mais la répétition et l’ampleur du phénomène imposent d’interroger les conditions qui permettent à une vulnérabilité sociale ou éducative de se transformer en désir de départ.
L’image s’élargit encore lorsque l’on passe de l’enfance à l’horizon de la jeunesse. Le Haut-Commissariat au Plan a enregistré en 2025 un taux de chômage de 37,2 % chez les jeunes âgés de 15 à 24 ans. Ce chiffre ne concerne pas directement les mineurs qui tentent de rejoindre Sebta, mais il révèle la difficulté de la transition entre l’école et le marché du travail et permet de comprendre une partie de l’environnement social et psychologique dans lequel l’avenir à l’étranger peut parfois apparaître plus attractif que celui qui se dessine au Maroc.
Le dossier des mineurs ne peut donc être totalement dissocié d’une question plus large portant sur le parcours qui commence à l’école et se prolonge jusqu’à l’emploi. Un enfant qui ne trouve pas sa place dans le système éducatif, un adolescent qui ne trouve pas de formation adaptée et un jeune qui ne trouve pas d’opportunité professionnelle représentent des situations différentes, avec des causes et des responsabilités spécifiques, mais elles peuvent aussi constituer les étapes successives d’une même fragilité sociale.
La responsabilité, toutefois, n’incombe pas au seul Maroc. L’Espagne, de son côté, ne peut pas traiter les mineurs comme un simple prolongement de la crise migratoire. Le droit espagnol et le cadre européen lui imposent des obligations précises en matière de protection de l’enfance, et le transfert ou le retour d’un mineur ne peut intervenir en dehors des garanties juridiques requises. Tout retour doit donc reposer sur l’identification du mineur, l’établissement de ses liens familiaux et l’évaluation des conditions dans lesquelles il retrouvera son environnement, avec sa sécurité et son intérêt au centre de la décision.
C’est dans ce contexte que le principe de l’intérêt supérieur de l’enfant devient le point de rencontre entre les responsabilités des deux pays, plutôt qu’un slogan que chacun utiliserait contre l’autre. L’intérêt supérieur ne signifie pas automatiquement que le mineur doit rester en Espagne, pas plus qu’il ne signifie automatiquement qu’il doit retourner au Maroc. Il signifie que la décision doit être fondée sur la situation concrète de l’enfant, sa famille, sa sécurité, son avenir et sa capacité à se réinsérer dans l’environnement auquel il sera rendu.
C’est précisément ce qui fait de cette affaire quelque chose de plus important qu’un simple différend diplomatique autour de la question de savoir « qui doit reprendre qui ». Elle constitue un test de la capacité de deux États liés par un partenariat stratégique à considérer l’enfant comme un sujet de droits avant d’en faire un objet du dossier migratoire.
Sur le plan espagnol, le dossier est également devenu une composante du débat politique interne sur l’immigration et sur la capacité des autorités locales à accueillir les mineurs. La crise de Sebta a montré que les centres de protection peuvent rapidement atteindre leurs limites et que la question du transfert des mineurs vers d’autres régions espagnoles peut, à son tour, devenir un sujet politique. L’enfant se retrouve ainsi au croisement du droit, de la migration, de la politique locale et de la pression électorale.
C’est ce qui donne toute sa portée à la formule de Ouahbi selon laquelle le Maroc réclamera ses enfants « juridiquement et politiquement ». Le sens plus profond de cette expression est que Rabat ne veut pas que le dossier devienne une affaire exclusivement espagnole, dont les critères seraient définis à l’intérieur des institutions espagnoles, tandis que le Maroc serait ensuite placé devant le fait accompli de devoir accueillir ceux dont le retour aurait été décidé. Rabat entend rester un acteur à part entière dans la détermination du destin de ces mineurs. Cette position rejoint, dans son principe, l’esprit de l’accord bilatéral qui fait de l’identification, de la communication entre autorités et de la concertation sur les retours des éléments constitutifs du mécanisme de coopération.
Mais relever le niveau du discours politique placera également le Maroc face à l’épreuve de l’exécution. Réclamer le retour des mineurs suppose de rendre opérationnels les mécanismes d’identification, d’accélérer la vérification des liens familiaux, de garantir l’accueil des enfants revenus au pays et de mettre en place de véritables dispositifs de réintégration. À défaut, le discours politique restera plus puissant que le mécanisme censé le transformer en réalité.
La solidité des relations maroco-espagnoles devient alors elle-même une partie de l’épreuve. Rabat et Madrid parlent depuis plusieurs années d’un partenariat stratégique et d’une coopération étendue dans les domaines de la sécurité, de l’économie et de la migration. Mais les relations stratégiques ne se mesurent pas seulement lorsque les grands dossiers avancent dans la direction souhaitée. Leur véritable valeur apparaît lorsque les deux partenaires sont confrontés à un dossier complexe qu’aucun d’eux ne peut résoudre seul. Si les deux pays ont réussi à construire des canaux de coopération avancés, le dossier des mineurs constituera un test de leur capacité à les utiliser lorsque se rencontrent souveraineté, droit, protection de l’enfance et politique intérieure.
Il ne faudrait donc pas que l’enfant devienne un instrument dans la confrontation des messages entre Rabat et Madrid. Le Maroc a le droit de réclamer la protection et le retour de ses ressortissants dans le respect du droit. L’Espagne a l’obligation de protéger les mineurs présents sur son territoire. Mais l’enfant ne devrait pas devenir l’otage de la répartition des responsabilités, des tensions migratoires ou des calculs électoraux. La question, au fond, est à la fois plus simple et plus difficile : comment organiser le retour lorsque ce retour est effectivement dans l’intérêt de l’enfant ?
Cela conduit à la question que les deux pays ne peuvent éviter : que signifie réellement le retour ?
Si le retour signifie seulement que l’enfant franchit la frontière de Sebta vers le Maroc, alors le problème aura été traité géographiquement, mais pas socialement. S’il signifie en revanche un retour auprès de sa famille, à l’école, dans un dispositif de protection et de suivi, avec une véritable possibilité de reconstruire son avenir, alors il devient une politique publique et non plus une simple procédure administrative.
C’est ici que l’importance de la Constitution marocaine apparaît pleinement. L’article 32 ne donne pas seulement à l’État une base pour affirmer que l’enfant a droit à la protection ; il lui impose aussi de faire en sorte que cette protection existe réellement dans la vie quotidienne. L’éducation est un droit, la protection sociale une responsabilité, la lutte contre la vulnérabilité une obligation et l’égalité des chances ne peut rester une formule constitutionnelle. Chaque fois que la réalité ne parvient pas à traduire ces droits en expériences concrètes, la frontière cesse, pour certains enfants, d’être une simple ligne géographique : elle devient l’image d’un autre avenir qu’ils imaginent de l’autre côté.
C’est pourquoi la déclaration ferme d’Abdelatif Ouahbi ne devrait pas être lue uniquement comme un message adressé à Madrid. Elle constitue aussi, qu’il l’ait voulu ou non, un message adressé à l’intérieur du Maroc. Si le Maroc ne veut pas abandonner ses enfants, comme l’affirme le ministre, il doit également être prêt à assumer pleinement la responsabilité de ces enfants après leur retour.
L’épreuve est donc double : l’Espagne et le Maroc sont-ils capables de transformer « l’intérêt supérieur de l’enfant », de principe que les deux pays peuvent invoquer chacun de son côté, en un mécanisme commun réellement opérationnel ? Et le Maroc est-il capable de faire du retour de ces mineurs un retour vers l’avenir, et non simplement un retour vers le lieu qu’ils avaient quitté ?
Car la question la plus profonde, au bout du compte, n’est pas seulement : quand ces enfants rentreront-ils ?
Elle est aussi : pourquoi certains d’entre eux ont-ils, au départ, estimé devoir chercher leur avenir derrière la frontière, et que fera-t-on lorsqu’ils reviendront ?
C’est dans la réponse à ces deux questions que l’on saura si la prise de position de Ouahbi constitue le début d’une véritable solution au dossier des mineurs, ou simplement le passage d’un langage de coopération prudente à un langage de revendication politique. Le retour d’un enfant peut être la fin d’un voyage à travers la frontière. Il ne deviendra la fin du problème que lorsque le pays lui-même sera capable de lui offrir une raison de vouloir y rester.


