Pedro Sánchez n’a pas eu besoin de beaucoup de temps pour répondre à Santiago Abascal. La question du chef de Vox sur l’éventualité que le gouvernement espagnol fasse l’objet d’un « chantage » de la part du Maroc, en raison d’informations que Rabat détiendrait, selon lui, sur le président du gouvernement, s’est transformée en confrontation politique directe au Parlement. Sánchez ne s’est pas contenté de se défendre : il a retourné l’attaque contre son adversaire.
Le président du gouvernement espagnol a catégoriquement démenti avoir subi quelque chantage que ce soit de la part du Maroc, estimant que cette accusation ne reposait sur aucun élément permettant de l’étayer. Puis il s’est adressé à Abascal dans des termes beaucoup plus durs, lui reprochant, dans le fond de sa réponse, d’être celui qui se place dans le giron des États-Unis et d’Israël, et laissant entendre que le dirigeant de Vox pourrait accepter de devenir le « subordonné » de n’importe quelle puissance.
De cette manière, le Maroc est sorti de la position de l’accusé dans laquelle Abascal cherchait à l’installer pour devenir un élément d’un affrontement politique espagnol plus large sur les relations de Madrid avec Rabat et avec les puissances internationales.
Mais l’intérêt de cette confrontation ne se limite pas aux mots « chantage » et « dépendance ». Ces derniers jours, Sánchez avait déjà adopté une position plus précise sur la crise de Ceuta : selon ses déclarations, les services de sécurité espagnols, le Centre national de renseignement (CNI) et les autres services de renseignement n’avaient trouvé aucun élément établissant une participation, « sous quelque forme que ce soit », des autorités marocaines à la vague d’arrivées massives qui avait touché la ville.
Cette déclaration n’était pas anodine. L’accusation selon laquelle le Maroc aurait utilisé la migration pour faire pression sur l’Espagne n’est pas nouvelle dans le débat politique espagnol, notamment chaque fois que la tension monte autour de Ceuta et Melilla. Mais cette fois, le problème tient au fait que le gouvernement lui-même affirme ne disposer d’aucune preuve issue du renseignement permettant de soutenir cette version.
Plus encore, Sánchez n’a pas utilisé cette absence de preuve pour minimiser l’importance du Maroc. Il a fait exactement l’inverse. Il a insisté sur le caractère indispensable de la coopération avec Rabat, notamment dans le domaine migratoire, avertissant que son absence rendrait la situation encore plus difficile à gérer.
En politique, la différence est importante entre affirmer que le Maroc est un partenaire stratégique indispensable à l’Espagne et affirmer qu’il n’a aucun rapport avec ce qui s’est produit à Ceuta. La première affirmation relève d’une position stratégique ; la seconde porte sur une affaire précise. Dans ses déclarations, le gouvernement espagnol cherche précisément à maintenir ces deux éléments séparés.
Puis une autre explication des événements est apparue.
Sánchez a évoqué les informations trompeuses diffusées sur les réseaux sociaux. Il a affirmé qu’il existait des indices d’une participation de la Russie et d’Israël à la diffusion ou à l’amplification de récits liés à la politique migratoire espagnole, ce qui aurait contribué, selon la version gouvernementale, à faire croire à des milliers de personnes qu’elles pourraient rester en Espagne après avoir atteint Ceuta.
Par la suite, le gouvernement espagnol est allé plus loin que la simple dénonciation de « rumeurs » en ligne. Il a affirmé disposer de preuves montrant que des forums numériques liés à la Russie et à Israël avaient amplifié les événements de Ceuta, dans une logique qui, selon Madrid, favorisait la polarisation et accentuait les divisions au sein de l’Union européenne.
Mais cette version n’est pas restée sans réponse.
Moscou a demandé à Madrid de fournir des preuves concernant les accusations visant un rôle russe dans une campagne de désinformation. Le ministre israélien des Affaires étrangères, Gideon Saar, a pour sa part rejeté les déclarations de Sánchez sur une implication israélienne, les qualifiant d’accusations infondées et accusant le chef du gouvernement espagnol de diffuser lui-même de la désinformation.
La crise de Ceuta s’est ainsi retrouvée porteuse de plusieurs récits concurrents : l’un accuse le Maroc, un autre met en avant la désinformation numérique, un troisième évoque un rôle de réseaux russes et israéliens, tandis que les parties mises en cause rejettent les accusations.
Au milieu de cet enchevêtrement, les chiffres continuent pourtant de peser.
Sánchez a indiqué qu’environ 70 000 personnes étaient arrivées à Ceuta les 30 et 31 juillet, et qu’environ 90 % de celles qui avaient franchi la frontière étaient retournées au Maroc dans les jours suivants. Quelque 5 000 personnes seraient restées dans la ville, selon les estimations communiquées par le chef du gouvernement espagnol, tandis que des opérations de retour volontaire se poursuivaient par la suite.
Ces chiffres rendent difficile de considérer ce qui s’est produit comme un simple incident frontalier. Mais ils ne permettent pas, à eux seuls, d’identifier l’origine des informations qui ont poussé autant de personnes à se déplacer, pas plus qu’ils ne prouvent l’implication d’un acteur précis dans leur organisation ou leur facilitation.
C’est précisément là que la position du gouvernement espagnol prend une portée qui dépasse le simple démenti politique adressé au Maroc.
Le ministre espagnol des Affaires étrangères, José Manuel Albares, a présenté la désinformation comme le « déclencheur direct » de la vague, tout en reconnaissant le caractère exceptionnellement complexe de la frontière entre Ceuta et le Maroc. Sánchez, lui, a parlé d’indices concernant des rôles extérieurs dans l’amplification de ces informations, avant que son gouvernement ne soit confronté à des demandes de preuves et à des démentis russes et israéliens.
Abascal, de son côté, a choisi une interprétation radicalement différente : le Maroc ferait pression sur l’Espagne et le gouvernement espagnol, selon son discours, serait allé si loin dans sa relation avec Rabat que l’Espagne donnerait l’impression d’être devenue un « protectorat marocain ».
Cette rhétorique sert clairement la position de Vox dans le débat politique espagnol, où les questions migratoires, la souveraineté sur Ceuta et Melilla et les relations avec le Maroc constituent des éléments récurrents de son discours. Mais transformer cette rhétorique en fait établi exige ce que la confrontation parlementaire n’a pas apporté : la preuve que le Maroc aurait effectivement utilisé la vague migratoire pour faire pression sur Madrid, ou que le gouvernement espagnol aurait fait l’objet d’un chantage fondé sur des informations confidentielles.
Sánchez n’a pas apporté cette preuve parce qu’il n’a pas lui-même accusé le Maroc. Le fond de sa réponse était précisément que cette accusation n’était pas étayée.
La crise de Ceuta reste donc dans une zone plus complexe que la dualité que certains discours politiques espagnols tentent d’imposer : soit le Maroc est derrière ce qui s’est produit, soit le gouvernement espagnol est incapable de l’expliquer.
À ce stade, ce que Madrid a annoncé propose une autre lecture, mais ne clôt pas le dossier. La désinformation peut avoir joué un rôle déterminant dans la mobilisation des personnes vers la frontière, mais elle ne permet pas, à elle seule, d’expliquer tout ce qui s’est produit sur le terrain. De même, évoquer des plateformes ou des forums liés à la Russie ou à Israël nécessite, comme l’accusation visant le Maroc, des éléments vérifiables.
Quant à l’affrontement entre Sánchez et Abascal, il a révélé autre chose : Ceuta n’est plus seulement un dossier frontalier entre l’Espagne et le Maroc. C’est aussi un objet de confrontation politique intérieure en Espagne, dans lequel migration, souveraineté et relations avec Rabat sont mobilisées, et où chaque épisode de tension se voit attribuer une signification qui dépasse parfois ce que les faits permettent d’établir.
C’est pourquoi ce qui mérite désormais d’être suivi n’est pas seulement ce qu’Abascal dit du Maroc, ni la réponse que lui apporte Sánchez, mais les éléments qui permettront d’établir ce qui s’est réellement passé les 30 et 31 juillet : d’où sont parties les informations, comment elles se sont propagées, qui les a amplifiées et pourquoi elles ont atteint, à ce moment précis, un aussi grand nombre de personnes.
Il existe une différence considérable entre une accusation politique formulée au Parlement et un fait que les autorités peuvent démontrer. Pour l’instant, c’est cette différence qui sépare les récits concurrents sur Ceuta.


