Chaque fois que le cinéma revient sur une figure de l’ampleur d’Oum Kalthoum, une question dépasse le cadre du film lui-même : peut-on approcher une légende sans la diluer ni la transformer en pâle imitation ?
C’est cette interrogation, presque philosophique, que soulève le film « Al-Sitt » de Marwan Hamed. Il ne s’agit pas ici d’une biographie conventionnelle, mais d’une tentative de lire l’espace entre ce que nous savons et ce que nous croyons savoir de « la planète de l’Orient ».
À l’instar de Milan Kundera et de son concept de « l’éternel retour » chez Nietzsche, le film confronte le spectateur à une vérité troublante : si l’extraordinaire se répétait, il perdrait sa singularité. Dès lors, le défi n’est pas de recréer Oum Kalthoum, mais de repenser la signification de son apparition unique dans l’histoire, et de ce que signifie qu’une femme du delta du Nil devienne un symbole universel, intemporel et transfrontalier.
Festival de Marrakech : un choix qui en dit long
La sélection du Festival international du film de Marrakech pour la première mondiale d’« Al-Sitt » n’est pas anodine. Elle réaffirme le rôle du festival comme plateforme pour des projets ambitieux, offrant un espace de réflexion sur la capacité du cinéma arabe à traiter un mythe sans tomber dans la glorification ou la caricature.
L’équation était complexe :
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Marwan Hamed, maître de la composition visuelle,
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Ahmed Mourad, scénariste habile dans la déconstruction psychologique et historique,
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et Mona Zaki, face à un défi d’interprétation dépassant la performance pour toucher à la transposition interprétative.
La coproduction entre la United Company et Big Time Fund ajoute une dimension supplémentaire : un projet colossal pour une légende immense.
Entre document et récit… où commence et finit le film ?
Dès la première scène, Hamed annonce qu’il ne livrera pas un film documentaire classique.
Choisir de commencer par le concert de l’Olympia à Paris n’est pas un retour à un événement figé, mais une mise en perspective : comment une voix née dans les champs du Nil a-t-elle conquis l’une des scènes les plus prestigieuses du monde ?
Le film ne donne pas de réponse directe.
Il laisse la question circuler entre lumière et ombre, entre foule et silence, transformant l’instant en entrée dans le conflit central de la biographie : une femme du périphérique devenant mémoire centrale du monde arabe.
Enfance : quand la voix précède le corps
Les premières scènes dans le village ne reconstruisent pas le passé mais posent un sentiment qui perdurera dans le film entier.
Les couleurs tamisées, les mouvements de caméra oscillants à la recherche de la voix, et le fameux plan de l’enfant déguisé en garçon… tous ces éléments bâtissent le parcours intérieur d’Oum Kalthoum :
une voix plus grande que le corps qui la porte.
Il ne s’agit pas d’une image romantique du village, mais d’une lecture visuelle du premier moment de transformation :
l’art comme déchirement et émancipation silencieuse.
Le Caire : la ville qui façonne et fragilise la voix
Lorsque la narration se déplace au Caire, le langage visuel change radicalement.
La lumière est plus forte, les ombres plus marquées, l’espace devient laboratoire social plutôt que simple décor historique.
Le tournant majeur ici n’est pas géographique, mais dans la perception de la ville par le réalisateur :
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Le Caire n’est pas une simple rampe de lancement,
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mais un miroir des inquiétudes de l’héroïne,
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une ville qui façonne autant qu’elle reforme son art.
Le traitement de la ville rappelle Antonioni : des lieux qui intensifient la solitude plutôt que de l’atténuer.
Tradition vs modernité : un conflit implicite
Plutôt que de transformer le conflit entre chant religieux et musique moderne en affrontement direct, le film utilise le montage comme champ de tension.
Les alternances entre concerts et scènes privées traduisent l’idée que la biographie n’est pas une ligne temporelle, mais des cercles interconnectés : chaque pas vers la célébrité ramène des échos du passé.
Quand la dimension politique émerge, le film évite toute simplification : Oum Kalthoum n’est ni outil de l’État ni opposante.
Le son dépasse la politique, non comme slogan, mais comme présence historique.
Une femme qui réinvente sans proclamer
L’une des réussites majeures du film réside dans sa capacité à offrir une image féminine subtile :
ce n’est pas la femme qui déclare sa révolte, mais celle qui transforme les règles par ses actes, son art, sa dignité et son indépendance.
Ainsi, le film redéfinit la place de l’artiste dans une société patriarcale, sans jamais recourir à un discours féministe explicite.
Noir et blanc vs couleurs : le temps comme matériau dramatique
Le passage entre noir et blanc et couleur ne se limite pas à l’esthétique :
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Le noir et blanc sert de porte vers la mémoire,
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la couleur apporte une vie contemporaine à la légende.
Parfois, la couleur s’immisce comme une vibration sonore, un prolongement visuel du timbre, donnant au temps lui-même un rôle de personnage : ce qui fut, ce que l’on croit être, et ce qui pourrait être.

Mona Zaki : l’interprétation qui privilégie l’essence
Le rôle de Mona Zaki était périlleux. Elle pouvait tomber dans le piège du mimétisme, mais elle choisit l’interprétation libre :
elle n’incarne pas Oum Kalthoum telle qu’on la connaît, mais ce que sa légende peut signifier aujourd’hui.
Elle ne mime ni le geste ni la posture, mais la densité intérieure d’une femme partagée entre une voix extraordinaire et un corps fragile.
La distance : la réussite et l’hésitation du film
Malgré la puissance visuelle, le spectateur peut parfois percevoir une forme de retenue, la peur d’approcher trop près de la légende.
Cette distance n’est pas un défaut : elle est inhérente au projet.
Oum Kalthoum n’est pas un personnage que l’on peut posséder :
c’est un spectre que le film respecte sans jamais prétendre le capturer.
Conclusion : le film ne cherche pas à « recréer » Oum Kalthoum
La force d’« Al-Sitt » réside dans cette distance réfléchie :
entre cinéma et mémoire, image et son, légende et humain.
Le film ne tente pas de posséder la légende, mais de l’approcher avec délicatesse,
d’offrir au spectateur une nouvelle manière de l’écouter et de percevoir le silence entre ses notes.
Ainsi, au-delà d’Oum Kalthoum, le film invite à réfléchir : comment s’approcher de ce qui, par définition, ne peut se répéter ni se reproduire ?
C’est un questionnement sur la mémoire, sur la création, et sur la manière dont le cinéma peut dialoguer avec l’exceptionnel sans trahir son essence.


