{"id":2736,"date":"2026-07-25T11:11:20","date_gmt":"2026-07-25T11:11:20","guid":{"rendered":"https:\/\/diplomatique.ma\/fr\/?p=2736"},"modified":"2026-07-25T14:56:07","modified_gmt":"2026-07-25T14:56:07","slug":"quand-le-migrant-devient-le-coupable-ideal-lafrique-du-sud-cherche-dans-les-visages-africains-les-reponses-a-sa-propre-crise","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/diplomatique.ma\/fr\/quand-le-migrant-devient-le-coupable-ideal-lafrique-du-sud-cherche-dans-les-visages-africains-les-reponses-a-sa-propre-crise\/","title":{"rendered":"Quand le migrant devient le coupable id\u00e9al\u2026 L\u2019Afrique du Sud cherche dans les visages africains les r\u00e9ponses \u00e0 sa propre crise"},"content":{"rendered":"<p class=\"isSelectedEnd\" style=\"text-align: justify;\">L\u2019Afrique du Sud ne fait plus seulement face \u00e0 une question migratoire. Ce qui se d\u00e9roule aujourd\u2019hui d\u00e9passe largement le contr\u00f4le des fronti\u00e8res ou la lutte contre l\u2019immigration irr\u00e9guli\u00e8re. Le d\u00e9part de plus de <strong>160 000 migrants en moins de deux mois<\/strong> r\u00e9v\u00e8le une crise beaucoup plus profonde : celle d\u2019un \u00c9tat confront\u00e9 \u00e0 l\u2019essoufflement de son contrat social, o\u00f9 les tensions \u00e9conomiques, la d\u00e9fiance populaire et la fragilisation des institutions se rencontrent jusqu\u2019\u00e0 transformer l\u2019\u00e9tranger en responsable d\u00e9sign\u00e9 des difficult\u00e9s nationales.<\/p>\n<p class=\"isSelectedEnd\" style=\"text-align: justify;\">Les chiffres impressionnent. Mais ils ne disent pas tout.<\/p>\n<p class=\"isSelectedEnd\" style=\"text-align: justify;\">Derri\u00e8re cette vague de d\u00e9parts se dessine une r\u00e9alit\u00e9 plus complexe : l\u2019Afrique du Sud est en train de vivre un moment o\u00f9 les fronti\u00e8res entre la s\u00e9curit\u00e9, la politique, l\u2019\u00e9conomie et l\u2019identit\u00e9 nationale deviennent de plus en plus floues. Les statistiques publi\u00e9es ces derni\u00e8res semaines indiquent que plus de <strong>108 000 Zimbabw\u00e9ens<\/strong>, pr\u00e8s de <strong>46 000 Malawites<\/strong> ainsi que plusieurs milliers de ressortissants du Mozambique et d\u2019autres pays africains ont quitt\u00e9 le territoire depuis la fin du mois de mai. Organis\u00e9s avec les gouvernements concern\u00e9s, ces retours massifs ont mobilis\u00e9 pr\u00e8s de <strong>700 autobus<\/strong>, dans une op\u00e9ration qui ressemble davantage \u00e0 une \u00e9vacuation r\u00e9gionale qu\u2019\u00e0 un simple programme de retour volontaire. Le fait que plusieurs personnes aient perdu la vie durant ces trajets rappelle \u00e9galement le co\u00fbt humain de cette crise.<\/p>\n<p class=\"isSelectedEnd\" style=\"text-align: justify;\">Mais le v\u00e9ritable sujet n\u2019est pas seulement le nombre de ceux qui partent. Il est dans les raisons qui les poussent \u00e0 partir.<\/p>\n<p class=\"isSelectedEnd\" style=\"text-align: justify;\">Depuis plusieurs semaines, des mouvements citoyens multiplient les manifestations contre les migrants en situation irr\u00e9guli\u00e8re. Ils les accusent d\u2019alimenter la criminalit\u00e9, d\u2019occuper les emplois des Sud-Africains et de b\u00e9n\u00e9ficier ind\u00fbment des services publics. Dans un pays o\u00f9 le ch\u00f4mage d\u00e9passe officiellement les <strong>30 %<\/strong>, ces accusations trouvent un \u00e9cho aupr\u00e8s d\u2019une partie d\u2019une population confront\u00e9e \u00e0 une d\u00e9gradation persistante de ses conditions de vie.<\/p>\n<p class=\"isSelectedEnd\" style=\"text-align: justify;\">C\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment l\u00e0 que se situe le c\u0153ur du probl\u00e8me.<\/p>\n<p class=\"isSelectedEnd\" style=\"text-align: justify;\">Lorsqu\u2019une \u00e9conomie peine \u00e0 produire suffisamment d\u2019emplois, lorsque les in\u00e9galit\u00e9s demeurent parmi les plus fortes du monde et que la pauvret\u00e9 continue de miner la coh\u00e9sion sociale, la tentation est grande de chercher un responsable imm\u00e9diatement visible. Le migrant devient alors une cible commode. Sa vuln\u00e9rabilit\u00e9 juridique et sociale en fait le candidat id\u00e9al pour porter le poids de dysfonctionnements qui trouvent pourtant leurs racines dans des d\u00e9s\u00e9quilibres structurels accumul\u00e9s depuis des d\u00e9cennies.<\/p>\n<p class=\"isSelectedEnd\" style=\"text-align: justify;\">Cette logique explique pourquoi certaines manifestations ont rapidement d\u00e9pass\u00e9 le cadre de la protestation politique pour se transformer en v\u00e9ritables op\u00e9rations de contr\u00f4le populaire. Des groupes locaux ont investi des quartiers de migrants, exig\u00e9 la pr\u00e9sentation de documents d\u2019identit\u00e9, emp\u00each\u00e9 certaines personnes d\u2019acc\u00e9der \u00e0 des lieux publics et remis des \u00e9trangers \u00e0 la police, comme si une partie de la soci\u00e9t\u00e9 avait d\u00e9cid\u00e9 de se substituer \u00e0 l\u2019\u00c9tat.<\/p>\n<p class=\"isSelectedEnd\" style=\"text-align: justify;\">C\u2019est sans doute la dimension la plus pr\u00e9occupante de cette crise.<\/p>\n<p class=\"isSelectedEnd\" style=\"text-align: justify;\">Car au-del\u00e0 de la question migratoire, c\u2019est le monopole de l\u2019\u00c9tat sur l\u2019application de la loi qui est d\u00e9sormais contest\u00e9. Le gouvernement de <strong>Cyril Ramaphosa<\/strong> s\u2019est donc trouv\u00e9 contraint d\u2019envoyer un double message. D\u2019un c\u00f4t\u00e9, il affirme que l\u2019immigration irr\u00e9guli\u00e8re sera combattue avec fermet\u00e9. De l\u2019autre, il rappelle que ni les citoyens, ni les associations de quartier, ni les mouvements populaires ne disposent du droit de contr\u00f4ler l\u2019identit\u00e9 des personnes ou de d\u00e9cider qui peut vivre, travailler ou circuler sur le territoire sud-africain.<\/p>\n<p class=\"isSelectedEnd\" style=\"text-align: justify;\">La cr\u00e9ation d\u2019un comit\u00e9 minist\u00e9riel charg\u00e9 de la migration, accompagn\u00e9e d\u2019un plan articul\u00e9 autour du renforcement des fronti\u00e8res, de l\u2019acc\u00e9l\u00e9ration des expulsions, de la r\u00e9forme du syst\u00e8me migratoire et d\u2019une coop\u00e9ration renforc\u00e9e avec les \u00c9tats voisins, traduit la volont\u00e9 de Pretoria de reprendre le contr\u00f4le d\u2019un dossier qui menace d\u00e9sormais l\u2019autorit\u00e9 m\u00eame de l\u2019\u00c9tat.<\/p>\n<p class=\"isSelectedEnd\" style=\"text-align: justify;\">Mais cette strat\u00e9gie se heurte \u00e0 une autre difficult\u00e9, plus d\u00e9licate encore.<\/p>\n<p class=\"isSelectedEnd\" style=\"text-align: justify;\">Le gouvernement s\u2019efforce de distinguer l\u2019application des lois migratoires des accusations d\u2019<strong>afrophobie<\/strong> qui lui sont adress\u00e9es. Pourtant, cette distinction devient de plus en plus difficile \u00e0 d\u00e9fendre lorsque des migrants africains sont agress\u00e9s en raison de leur nationalit\u00e9 ou de leur origine. D\u00e8s lors que l\u2019appartenance \u00e0 un pays voisin suffit \u00e0 susciter la suspicion ou \u00e0 exposer une personne \u00e0 la violence, la fronti\u00e8re entre politique migratoire et discrimination appara\u00eet de plus en plus t\u00e9nue.<\/p>\n<p class=\"isSelectedEnd\" style=\"text-align: justify;\">C\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment ce qui explique que cette affaire ait quitt\u00e9 le terrain national pour devenir une question continentale.<\/p>\n<p class=\"isSelectedEnd\" style=\"text-align: justify;\">Plusieurs \u00c9tats africains r\u00e9clament d\u00e9sormais que la question de l\u2019afrophobie figure \u00e0 l\u2019ordre du jour de l\u2019Union africaine. Leur argument d\u00e9passe la seule protection de leurs ressortissants : ils consid\u00e8rent que les violences visant des citoyens africains au sein de la premi\u00e8re puissance industrielle du continent fragilisent le projet m\u00eame d\u2019int\u00e9gration africaine, fond\u00e9 sur la libre circulation et la solidarit\u00e9 entre les peuples. La mobilisation du Zimbabwe, du Malawi ou encore du Mozambique pour organiser le retour de leurs ressortissants, tout comme le report d\u2019une visite pr\u00e9sidentielle ghan\u00e9enne \u00e0 Pretoria, illustrent la port\u00e9e diplomatique grandissante de cette crise.<\/p>\n<p class=\"isSelectedEnd\" style=\"text-align: justify;\">Le paradoxe est saisissant.<\/p>\n<p class=\"isSelectedEnd\" style=\"text-align: justify;\">Le pays qui fut longtemps pr\u00e9sent\u00e9 comme le symbole mondial de la lutte contre la s\u00e9gr\u00e9gation raciale se retrouve aujourd\u2019hui contraint de r\u00e9pondre \u00e0 des accusations de discrimination visant d\u2019autres Africains. Cette inversion de perspective n\u2019est pas seulement embarrassante pour Pretoria ; elle touche au r\u00e9cit historique sur lequel l\u2019Afrique du Sud d\u00e9mocratique a construit son prestige international depuis la fin de l\u2019apartheid.<\/p>\n<p class=\"isSelectedEnd\" style=\"text-align: justify;\">En r\u00e9alit\u00e9, la crise actuelle r\u00e9v\u00e8le une fragilit\u00e9 plus profonde encore : celle du contrat social sud-africain.<\/p>\n<p class=\"isSelectedEnd\" style=\"text-align: justify;\">Lorsque les citoyens ont le sentiment que l\u2019\u00c9tat ne garantit plus ni la s\u00e9curit\u00e9, ni l\u2019emploi, ni l\u2019ascension sociale, ils cherchent naturellement une explication tangible \u00e0 leurs frustrations. L\u2019\u00e9tranger devient alors le r\u00e9ceptacle de col\u00e8res qui trouvent pourtant leur origine dans des difficult\u00e9s \u00e9conomiques, institutionnelles et politiques beaucoup plus anciennes.<\/p>\n<p class=\"isSelectedEnd\" style=\"text-align: justify;\">L\u2019histoire montre que ce ph\u00e9nom\u00e8ne n\u2019est pas propre \u00e0 l\u2019Afrique du Sud. Dans de nombreux pays confront\u00e9s \u00e0 une stagnation \u00e9conomique, l\u2019immigration devient rapidement un th\u00e8me politique majeur, parfois un instrument \u00e9lectoral, rarement une v\u00e9ritable solution aux d\u00e9s\u00e9quilibres structurels.<\/p>\n<p class=\"isSelectedEnd\" style=\"text-align: justify;\">Et l\u2019exp\u00e9rience d\u00e9montre \u00e9galement qu\u2019\u00e9riger le migrant en responsable des crises nationales ne r\u00e9sout ni le ch\u00f4mage, ni les in\u00e9galit\u00e9s, ni la faiblesse de la croissance. Une telle strat\u00e9gie ne fait souvent que d\u00e9placer les tensions tout en cr\u00e9ant de nouvelles fractures sociales.<\/p>\n<p class=\"isSelectedEnd\" style=\"text-align: justify;\">L\u2019Afrique du Sud se trouve ainsi face \u00e0 une \u00e9preuve qui d\u00e9passe largement la gestion des flux migratoires. Le v\u00e9ritable d\u00e9fi consiste d\u00e9sormais \u00e0 pr\u00e9server l\u2019autorit\u00e9 de l\u2019\u00c9tat sans laisser la justice populaire s\u2019y substituer, \u00e0 faire respecter les lois sans alimenter les discours de rejet, et surtout \u00e0 rester fid\u00e8le aux principes constitutionnels qui ont fait de la nation arc-en-ciel un symbole de r\u00e9conciliation plut\u00f4t que d\u2019exclusion.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Au fond, la question essentielle n\u2019est peut-\u00eatre plus de savoir combien de migrants quitteront encore le pays dans les semaines \u00e0 venir. Elle est de savoir si Pretoria saura s\u2019attaquer aux causes profondes de sa crise \u00e9conomique et sociale, ou si le migrant continuera, \u00e0 chaque nouvelle secousse, d\u2019incarner le coupable le plus accessible d\u2019un malaise infiniment plus vaste que les fronti\u00e8res qu\u2019il a travers\u00e9es.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>L\u2019Afrique du Sud ne fait plus seulement face \u00e0 une question migratoire. Ce qui se d\u00e9roule aujourd\u2019hui d\u00e9passe largement le contr\u00f4le des fronti\u00e8res ou la lutte contre l\u2019immigration irr\u00e9guli\u00e8re. 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