{"id":2791,"date":"2026-08-10T11:33:38","date_gmt":"2026-08-10T11:33:38","guid":{"rendered":"https:\/\/diplomatique.ma\/fr\/?p=2791"},"modified":"2026-08-10T14:59:22","modified_gmt":"2026-08-10T14:59:22","slug":"interet-superieur-ou-neutralisation-des-leviers-de-pression-lecture-de-la-demande-de-rabat-concernant-le-rapatriement-de-ses-mineurs-despagne","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/diplomatique.ma\/fr\/interet-superieur-ou-neutralisation-des-leviers-de-pression-lecture-de-la-demande-de-rabat-concernant-le-rapatriement-de-ses-mineurs-despagne\/","title":{"rendered":"Wahbi hausse le ton sur Sebta : quand le retour des mineurs devient une \u00e9preuve pour la relation maroco-espagnole"},"content":{"rendered":"<p class=\"isSelectedEnd\" style=\"text-align: justify;\">Le dossier des mineurs marocains non accompagn\u00e9s pr\u00e9sents en Espagne n\u2019est plus seulement une question humanitaire laiss\u00e9e en suspens entre deux administrations, ni un simple prolongement de la crise migratoire r\u00e9currente aux fronti\u00e8res entre le Maroc et l\u2019Espagne. Apr\u00e8s la r\u00e9cente vague d\u2019arriv\u00e9es \u00e0 Sebta, marqu\u00e9e par l\u2019afflux d\u2019un nombre consid\u00e9rable de personnes, parmi lesquelles des mineurs, le dossier a chang\u00e9 de dimension. Une question plus sensible s\u2019impose d\u00e9sormais : qui d\u00e9tient le pouvoir de d\u00e9cider de l\u2019avenir de ces enfants ? Qui assume la responsabilit\u00e9 de leur pr\u00e9sence loin de leurs familles ? Et les relations politiques et s\u00e9curitaires avanc\u00e9es entre Rabat et Madrid sont-elles r\u00e9ellement capables de produire une solution lorsque des enfants se retrouvent pris entre deux syst\u00e8mes juridiques et institutionnels ?<\/p>\n<p class=\"isSelectedEnd\" style=\"text-align: justify;\">C\u2019est dans ce contexte qu\u2019est intervenue la d\u00e9claration ferme d\u2019Abdelatif Ouahbi, ministre marocain de la Justice, affirmant que le Maroc reste d\u00e9termin\u00e9 \u00e0 r\u00e9cup\u00e9rer ses enfants et ses mineurs pr\u00e9sents en Espagne, y compris ceux arriv\u00e9s r\u00e9cemment \u00e0 Sebta ou plac\u00e9s dans d\u2019autres centres, et que Rabat r\u00e9clamera leur retour \u00ab sur les plans juridique et politique \u00bb.<\/p>\n<p class=\"isSelectedEnd\" style=\"text-align: justify;\">\u00c0 premi\u00e8re vue, le message para\u00eet simple : le Maroc veut r\u00e9cup\u00e9rer ses ressortissants mineurs et consid\u00e8re que leur place naturelle se trouve aupr\u00e8s de leurs familles et dans leur pays. Mais c\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment l\u2019expression \u00ab juridiquement et politiquement \u00bb qui donne \u00e0 cette d\u00e9claration toute sa port\u00e9e. Elle fait passer le dossier d\u2019une demande \u00e0 caract\u00e8re humanitaire \u00e0 une revendication officielle : le retour des mineurs doit devenir une question inscrite dans l\u2019agenda des discussions entre les deux pays et ne plus rester prisonnier de l\u2019attente administrative ou de divergences d\u2019interpr\u00e9tation judiciaire.<\/p>\n<p class=\"isSelectedEnd\" style=\"text-align: justify;\">C\u2019est ici qu\u2019appara\u00eet la premi\u00e8re difficult\u00e9. Le mineur marocain pr\u00e9sent en Espagne n\u2019est pas juridiquement trait\u00e9 comme un adulte pouvant \u00eatre reconduit au terme d\u2019une simple d\u00e9cision administrative. Il rel\u00e8ve d\u2019un r\u00e9gime sp\u00e9cifique de protection qui implique la v\u00e9rification de son identit\u00e9, de son \u00e2ge, de sa situation familiale et de son int\u00e9r\u00eat sup\u00e9rieur. L\u2019accord maroco-espagnol de 2007 relatif \u00e0 la coop\u00e9ration en mati\u00e8re de protection des mineurs et \u00e0 leur retour pr\u00e9voit pr\u00e9cis\u00e9ment une coop\u00e9ration entre les deux parties pour l\u2019identification des mineurs et la recherche de leurs familles, dans le respect du droit national, du droit international et de la Convention relative aux droits de l\u2019enfant. L\u2019int\u00e9r\u00eat sup\u00e9rieur du mineur constitue \u00e9galement l\u2019un des fondements de cette coop\u00e9ration.<\/p>\n<p class=\"isSelectedEnd\" style=\"text-align: justify;\">Cela signifie que le probl\u00e8me ne peut pas \u00eatre r\u00e9duit \u00e0 une confrontation entre un Maroc qui r\u00e9clamerait ses enfants et une Espagne qui refuserait de les restituer. Le v\u00e9ritable d\u00e9bat se situe ailleurs, dans une zone beaucoup plus complexe : <strong>qui d\u00e9finit l\u2019int\u00e9r\u00eat sup\u00e9rieur de l\u2019enfant, sur quels crit\u00e8res, avec quelles garanties et qui assume la responsabilit\u00e9 apr\u00e8s son retour ?<\/strong> Le Maroc consid\u00e8re que la famille et le pays constituent le cadre naturel de l\u2019avenir de l\u2019enfant. Les autorit\u00e9s espagnoles, de leur c\u00f4t\u00e9, ont, du fait de la pr\u00e9sence du mineur sur leur territoire, des obligations juridiques en mati\u00e8re de protection qu\u2019une simple demande politique ne peut effacer.<\/p>\n<p class=\"isSelectedEnd\" style=\"text-align: justify;\">L\u2019accord bilat\u00e9ral lui-m\u00eame montre que le retour n\u2019est pas une proc\u00e9dure automatique. Il repose sur l\u2019\u00e9change d\u2019informations, la v\u00e9rification de l\u2019identit\u00e9 et des liens familiaux, ainsi que sur la coordination entre les autorit\u00e9s comp\u00e9tentes. Il suppose \u00e9galement un accord sur les cas concern\u00e9s par le retour. La force de la position marocaine ne r\u00e9side donc pas uniquement dans la fermet\u00e9 du discours politique, mais dans sa capacit\u00e9 \u00e0 transformer cette revendication en m\u00e9canisme juridique concret, capable de traiter les dossiers individuellement et de garantir la s\u00e9curit\u00e9 du mineur apr\u00e8s son retour.<\/p>\n<p class=\"isSelectedEnd\" style=\"text-align: justify;\">Mais la r\u00e9cente crise de Sebta a ajout\u00e9 une nouvelle dimension \u00e0 ce dossier. Le mineur qui constituait auparavant un cas individuel au sein du syst\u00e8me migratoire est devenu, apr\u00e8s la vague d\u2019arriv\u00e9es massives, une composante d\u2019une crise exceptionnelle qui a soumis les structures espagnoles de protection \u00e0 une forte pression et plac\u00e9 la question des mineurs au c\u0153ur du d\u00e9bat politique, s\u00e9curitaire et social en Espagne.<\/p>\n<p class=\"isSelectedEnd\" style=\"text-align: justify;\">C\u2019est dans cette \u00e9volution que l\u2019on peut comprendre le rel\u00e8vement du ton marocain. La crise a montr\u00e9 que le traitement des adultes est radicalement diff\u00e9rent de celui des mineurs. Un enfant ne peut \u00eatre r\u00e9duit \u00e0 un chiffre dans les statistiques migratoires et ne peut \u00eatre reconduit selon les m\u00eames modalit\u00e9s qu\u2019un adulte. Mais, \u00e0 l\u2019inverse, son maintien ind\u00e9fini dans les structures espagnoles de protection transforme progressivement le dossier en probl\u00e8me institutionnel et politique pour Madrid, et en question \u00e0 la fois souveraine et humanitaire pour Rabat.<\/p>\n<p class=\"isSelectedEnd\" style=\"text-align: justify;\">Pourtant, le point le plus fort de cette affaire ne r\u00e9side peut-\u00eatre pas dans ce que Rabat dit \u00e0 Madrid, mais dans ce que cette affaire peut dire au Maroc lui-m\u00eame.<\/p>\n<p class=\"isSelectedEnd\" style=\"text-align: justify;\">Car lorsque le Maroc r\u00e9clame le retour de ses enfants, il s\u2019appuie, directement ou indirectement, sur une architecture constitutionnelle qui fait \u00e9galement de la protection de l\u2019enfant une responsabilit\u00e9 de l\u2019\u00c9tat marocain. L\u2019article 32 de la Constitution ne se contente pas d\u2019\u00e9noncer un principe g\u00e9n\u00e9ral. Il pr\u00e9voit que l\u2019\u00c9tat \u0153uvre \u00e0 assurer une protection juridique et une consid\u00e9ration sociale et morale \u00e0 tous les enfants, ind\u00e9pendamment de leur situation familiale, et consacre l\u2019enseignement fondamental comme un droit de l\u2019enfant et une obligation de la famille et de l\u2019\u00c9tat. L\u2019article 33 pr\u00e9voit, lui aussi, des mesures appropri\u00e9es en faveur de la jeunesse, notamment celle confront\u00e9e \u00e0 des difficult\u00e9s d\u2019adaptation scolaire, sociale ou professionnelle, tandis que l\u2019article 34 impose des politiques publiques en faveur des personnes en situation de vuln\u00e9rabilit\u00e9.<\/p>\n<p class=\"isSelectedEnd\" style=\"text-align: justify;\">C\u2019est ici que l\u2019image du mineur marocain franchissant la fronti\u00e8re vers Sebta devient bien davantage qu\u2019une image douloureuse de la migration. Elle devient aussi une image r\u00e9v\u00e9lant la distance entre <strong>le plafond constitutionnel et la r\u00e9alit\u00e9 sociale<\/strong>. Il serait excessif d\u2019affirmer que tout mineur quittant le Maroc le fait en raison de la pauvret\u00e9 ou du d\u00e9crochage scolaire, tout comme il serait r\u00e9ducteur de ramener le ph\u00e9nom\u00e8ne \u00e0 l\u2019\u00e9chec d\u2019une seule politique publique. Mais l\u2019ampleur et la r\u00e9p\u00e9tition du ph\u00e9nom\u00e8ne imposent une question plus profonde : <strong>qu\u2019est-ce qui pousse certains enfants et adolescents \u00e0 consid\u00e9rer l\u2019inconnu au-del\u00e0 de la fronti\u00e8re comme une chance qui m\u00e9rite d\u2019\u00eatre risqu\u00e9e, alors que leur pays est cens\u00e9 leur garantir protection et avenir ?<\/strong><\/p>\n<p class=\"isSelectedEnd\" style=\"text-align: justify;\">Cette question n\u2019est pas pos\u00e9e dans le vide. L\u2019UNICEF souligne la persistance de d\u00e9fis importants en mati\u00e8re de d\u00e9crochage scolaire et indique qu\u2019environ 300 000 enfants sortent chaque ann\u00e9e du syst\u00e8me \u00e9ducatif marocain, une partie importante du ph\u00e9nom\u00e8ne \u00e9tant concentr\u00e9e dans les zones rurales, o\u00f9 l\u2019\u00e9loignement des \u00e9tablissements et l\u2019insuffisance de certains services essentiels constituent des obstacles persistants \u00e0 la poursuite de la scolarit\u00e9. Les vuln\u00e9rabilit\u00e9s \u00e9ducatives et sociales restent \u00e9galement li\u00e9es \u00e0 des disparit\u00e9s territoriales importantes.<\/p>\n<p class=\"isSelectedEnd\" style=\"text-align: justify;\">Ces donn\u00e9es ne permettent pas d\u2019affirmer que les mineurs pr\u00e9sents \u00e0 Sebta sont n\u00e9cessairement des d\u00e9crocheurs scolaires ou qu\u2019ils proviennent syst\u00e9matiquement de familles pauvres. Une telle g\u00e9n\u00e9ralisation ne serait pas \u00e9tay\u00e9e. Elles rendent toutefois difficile une lecture du ph\u00e9nom\u00e8ne comme une simple d\u00e9cision individuelle, totalement d\u00e9tach\u00e9e de l\u2019environnement dans lequel grandit l\u2019enfant. L\u2019\u00e9cole, la famille, le territoire, la formation et les perspectives d\u2019emploi constituent ensemble l\u2019environnement \u00e0 partir duquel se construit la repr\u00e9sentation que le jeune se fait de son propre avenir.<\/p>\n<p class=\"isSelectedEnd\" style=\"text-align: justify;\">C\u2019est l\u00e0 qu\u2019appara\u00eet une profonde contradiction politique dans la position de Ouahbi : <strong>plus le Maroc \u00e9l\u00e8ve le niveau de sa revendication en faveur de la protection de ses enfants \u00e0 l\u2019\u00e9tranger, plus il \u00e9l\u00e8ve \u00e9galement le niveau de sa propre responsabilit\u00e9 envers les enfants qui vivent sur son territoire.<\/strong> Si le Maroc dit \u00e0 l\u2019Espagne que la meilleure place pour un mineur est aupr\u00e8s de sa famille et dans son pays, la question qui s\u2019impose \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur est alors simple et redoutable : que trouvera cet enfant lorsqu\u2019il reviendra ?<\/p>\n<p class=\"isSelectedEnd\" style=\"text-align: justify;\">Le retour n\u2019est pas simplement un franchissement de fronti\u00e8re dans le sens inverse. Il constitue le d\u00e9but d\u2019une nouvelle responsabilit\u00e9. Qu\u2019en sera-t-il de l\u2019enfant qui a quitt\u00e9 l\u2019\u00e9cole ? De l\u2019adolescent issu d\u2019un territoire o\u00f9 les opportunit\u00e9s sont limit\u00e9es ? De celui dont la famille n\u2019a pas r\u00e9ussi \u00e0 contenir le d\u00e9sir de partir ? De celui qui retrouvera, \u00e0 son retour, le m\u00eame environnement qui avait rendu l\u2019id\u00e9e du d\u00e9part suffisamment attractive pour qu\u2019il prenne le risque de partir ? Existe-t-il un dispositif capable d\u2019assurer le suivi de ces jeunes, leur r\u00e9int\u00e9gration scolaire, sociale et familiale, ou l\u2019\u00c9tat se contentera-t-il de consid\u00e9rer le dossier comme clos d\u00e8s lors qu\u2019ils auront franchi la fronti\u00e8re dans l\u2019autre sens ?<\/p>\n<p class=\"isSelectedEnd\" style=\"text-align: justify;\">C\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment ici que l\u2019article 32 de la Constitution cesse d\u2019\u00eatre une simple r\u00e9f\u00e9rence juridique pour devenir <strong>un miroir politique<\/strong>. La Constitution ne doit pas seulement servir \u00e0 demander \u00e0 un autre \u00c9tat de prot\u00e9ger le citoyen marocain ; elle doit \u00e9galement constituer un instrument permettant \u00e0 l\u2019\u00c9tat marocain d\u2019\u00e9valuer sa propre capacit\u00e9 \u00e0 respecter ses engagements envers ses citoyens. Le d\u00e9part d\u2019un enfant ne constitue pas, \u00e0 lui seul, la preuve d\u2019un \u00e9chec de l\u2019\u00c9tat. Mais la r\u00e9p\u00e9tition et l\u2019ampleur du ph\u00e9nom\u00e8ne imposent d\u2019interroger les conditions qui permettent \u00e0 une vuln\u00e9rabilit\u00e9 sociale ou \u00e9ducative de se transformer en d\u00e9sir de d\u00e9part.<\/p>\n<p class=\"isSelectedEnd\" style=\"text-align: justify;\">L\u2019image s\u2019\u00e9largit encore lorsque l\u2019on passe de l\u2019enfance \u00e0 l\u2019horizon de la jeunesse. Le Haut-Commissariat au Plan a enregistr\u00e9 en 2025 un taux de ch\u00f4mage de 37,2 % chez les jeunes \u00e2g\u00e9s de 15 \u00e0 24 ans. Ce chiffre ne concerne pas directement les mineurs qui tentent de rejoindre Sebta, mais il r\u00e9v\u00e8le la difficult\u00e9 de la transition entre l\u2019\u00e9cole et le march\u00e9 du travail et permet de comprendre une partie de l\u2019environnement social et psychologique dans lequel l\u2019avenir \u00e0 l\u2019\u00e9tranger peut parfois appara\u00eetre plus attractif que celui qui se dessine au Maroc.<\/p>\n<p class=\"isSelectedEnd\" style=\"text-align: justify;\">Le dossier des mineurs ne peut donc \u00eatre totalement dissoci\u00e9 d\u2019une question plus large portant sur le parcours qui commence \u00e0 l\u2019\u00e9cole et se prolonge jusqu\u2019\u00e0 l\u2019emploi. Un enfant qui ne trouve pas sa place dans le syst\u00e8me \u00e9ducatif, un adolescent qui ne trouve pas de formation adapt\u00e9e et un jeune qui ne trouve pas d\u2019opportunit\u00e9 professionnelle repr\u00e9sentent des situations diff\u00e9rentes, avec des causes et des responsabilit\u00e9s sp\u00e9cifiques, mais elles peuvent aussi constituer les \u00e9tapes successives d\u2019une m\u00eame fragilit\u00e9 sociale.<\/p>\n<p class=\"isSelectedEnd\" style=\"text-align: justify;\">La responsabilit\u00e9, toutefois, n\u2019incombe pas au seul Maroc. L\u2019Espagne, de son c\u00f4t\u00e9, ne peut pas traiter les mineurs comme un simple prolongement de la crise migratoire. Le droit espagnol et le cadre europ\u00e9en lui imposent des obligations pr\u00e9cises en mati\u00e8re de protection de l\u2019enfance, et le transfert ou le retour d\u2019un mineur ne peut intervenir en dehors des garanties juridiques requises. Tout retour doit donc reposer sur l\u2019identification du mineur, l\u2019\u00e9tablissement de ses liens familiaux et l\u2019\u00e9valuation des conditions dans lesquelles il retrouvera son environnement, avec sa s\u00e9curit\u00e9 et son int\u00e9r\u00eat au centre de la d\u00e9cision.<\/p>\n<p class=\"isSelectedEnd\" style=\"text-align: justify;\">C\u2019est dans ce contexte que le principe de <strong>l\u2019int\u00e9r\u00eat sup\u00e9rieur de l\u2019enfant<\/strong> devient le point de rencontre entre les responsabilit\u00e9s des deux pays, plut\u00f4t qu\u2019un slogan que chacun utiliserait contre l\u2019autre. L\u2019int\u00e9r\u00eat sup\u00e9rieur ne signifie pas automatiquement que le mineur doit rester en Espagne, pas plus qu\u2019il ne signifie automatiquement qu\u2019il doit retourner au Maroc. Il signifie que la d\u00e9cision doit \u00eatre fond\u00e9e sur la situation concr\u00e8te de l\u2019enfant, sa famille, sa s\u00e9curit\u00e9, son avenir et sa capacit\u00e9 \u00e0 se r\u00e9ins\u00e9rer dans l\u2019environnement auquel il sera rendu.<\/p>\n<p class=\"isSelectedEnd\" style=\"text-align: justify;\">C\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment ce qui fait de cette affaire quelque chose de plus important qu\u2019un simple diff\u00e9rend diplomatique autour de la question de savoir \u00ab qui doit reprendre qui \u00bb. Elle constitue un test de la capacit\u00e9 de deux \u00c9tats li\u00e9s par un partenariat strat\u00e9gique \u00e0 consid\u00e9rer l\u2019enfant comme un sujet de droits avant d\u2019en faire un objet du dossier migratoire.<\/p>\n<p class=\"isSelectedEnd\" style=\"text-align: justify;\">Sur le plan espagnol, le dossier est \u00e9galement devenu une composante du d\u00e9bat politique interne sur l\u2019immigration et sur la capacit\u00e9 des autorit\u00e9s locales \u00e0 accueillir les mineurs. La crise de Sebta a montr\u00e9 que les centres de protection peuvent rapidement atteindre leurs limites et que la question du transfert des mineurs vers d\u2019autres r\u00e9gions espagnoles peut, \u00e0 son tour, devenir un sujet politique. L\u2019enfant se retrouve ainsi au croisement du droit, de la migration, de la politique locale et de la pression \u00e9lectorale.<\/p>\n<p class=\"isSelectedEnd\" style=\"text-align: justify;\">C\u2019est ce qui donne toute sa port\u00e9e \u00e0 la formule de Ouahbi selon laquelle le Maroc r\u00e9clamera ses enfants \u00ab juridiquement et politiquement \u00bb. Le sens plus profond de cette expression est que Rabat ne veut pas que le dossier devienne une affaire exclusivement espagnole, dont les crit\u00e8res seraient d\u00e9finis \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur des institutions espagnoles, tandis que le Maroc serait ensuite plac\u00e9 devant le fait accompli de devoir accueillir ceux dont le retour aurait \u00e9t\u00e9 d\u00e9cid\u00e9. Rabat entend rester un acteur \u00e0 part enti\u00e8re dans la d\u00e9termination du destin de ces mineurs. Cette position rejoint, dans son principe, l\u2019esprit de l\u2019accord bilat\u00e9ral qui fait de l\u2019identification, de la communication entre autorit\u00e9s et de la concertation sur les retours des \u00e9l\u00e9ments constitutifs du m\u00e9canisme de coop\u00e9ration.<\/p>\n<p class=\"isSelectedEnd\" style=\"text-align: justify;\">Mais relever le niveau du discours politique placera \u00e9galement le Maroc face \u00e0 l\u2019\u00e9preuve de l\u2019ex\u00e9cution. R\u00e9clamer le retour des mineurs suppose de rendre op\u00e9rationnels les m\u00e9canismes d\u2019identification, d\u2019acc\u00e9l\u00e9rer la v\u00e9rification des liens familiaux, de garantir l\u2019accueil des enfants revenus au pays et de mettre en place de v\u00e9ritables dispositifs de r\u00e9int\u00e9gration. \u00c0 d\u00e9faut, le discours politique restera plus puissant que le m\u00e9canisme cens\u00e9 le transformer en r\u00e9alit\u00e9.<\/p>\n<p class=\"isSelectedEnd\" style=\"text-align: justify;\">La solidit\u00e9 des relations maroco-espagnoles devient alors elle-m\u00eame une partie de l\u2019\u00e9preuve. Rabat et Madrid parlent depuis plusieurs ann\u00e9es d\u2019un partenariat strat\u00e9gique et d\u2019une coop\u00e9ration \u00e9tendue dans les domaines de la s\u00e9curit\u00e9, de l\u2019\u00e9conomie et de la migration. Mais les relations strat\u00e9giques ne se mesurent pas seulement lorsque les grands dossiers avancent dans la direction souhait\u00e9e. Leur v\u00e9ritable valeur appara\u00eet lorsque les deux partenaires sont confront\u00e9s \u00e0 un dossier complexe qu\u2019aucun d\u2019eux ne peut r\u00e9soudre seul. Si les deux pays ont r\u00e9ussi \u00e0 construire des canaux de coop\u00e9ration avanc\u00e9s, le dossier des mineurs constituera un test de leur capacit\u00e9 \u00e0 les utiliser lorsque se rencontrent souverainet\u00e9, droit, protection de l\u2019enfance et politique int\u00e9rieure.<\/p>\n<p class=\"isSelectedEnd\" style=\"text-align: justify;\">Il ne faudrait donc pas que l\u2019enfant devienne un instrument dans la confrontation des messages entre Rabat et Madrid. Le Maroc a le droit de r\u00e9clamer la protection et le retour de ses ressortissants dans le respect du droit. L\u2019Espagne a l\u2019obligation de prot\u00e9ger les mineurs pr\u00e9sents sur son territoire. Mais l\u2019enfant ne devrait pas devenir l\u2019otage de la r\u00e9partition des responsabilit\u00e9s, des tensions migratoires ou des calculs \u00e9lectoraux. La question, au fond, est \u00e0 la fois plus simple et plus difficile : <strong>comment organiser le retour lorsque ce retour est effectivement dans l\u2019int\u00e9r\u00eat de l\u2019enfant ?<\/strong><\/p>\n<p class=\"isSelectedEnd\" style=\"text-align: justify;\">Cela conduit \u00e0 la question que les deux pays ne peuvent \u00e9viter : <strong>que signifie r\u00e9ellement le retour ?<\/strong><\/p>\n<p class=\"isSelectedEnd\" style=\"text-align: justify;\">Si le retour signifie seulement que l\u2019enfant franchit la fronti\u00e8re de Sebta vers le Maroc, alors le probl\u00e8me aura \u00e9t\u00e9 trait\u00e9 g\u00e9ographiquement, mais pas socialement. S\u2019il signifie en revanche un retour aupr\u00e8s de sa famille, \u00e0 l\u2019\u00e9cole, dans un dispositif de protection et de suivi, avec une v\u00e9ritable possibilit\u00e9 de reconstruire son avenir, alors il devient une politique publique et non plus une simple proc\u00e9dure administrative.<\/p>\n<p class=\"isSelectedEnd\" style=\"text-align: justify;\">C\u2019est ici que l\u2019importance de la Constitution marocaine appara\u00eet pleinement. L\u2019article 32 ne donne pas seulement \u00e0 l\u2019\u00c9tat une base pour affirmer que l\u2019enfant a droit \u00e0 la protection ; il lui impose aussi de faire en sorte que cette protection existe r\u00e9ellement dans la vie quotidienne. L\u2019\u00e9ducation est un droit, la protection sociale une responsabilit\u00e9, la lutte contre la vuln\u00e9rabilit\u00e9 une obligation et l\u2019\u00e9galit\u00e9 des chances ne peut rester une formule constitutionnelle. Chaque fois que la r\u00e9alit\u00e9 ne parvient pas \u00e0 traduire ces droits en exp\u00e9riences concr\u00e8tes, la fronti\u00e8re cesse, pour certains enfants, d\u2019\u00eatre une simple ligne g\u00e9ographique : elle devient l\u2019image d\u2019un autre avenir qu\u2019ils imaginent de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9.<\/p>\n<p class=\"isSelectedEnd\" style=\"text-align: justify;\">C\u2019est pourquoi la d\u00e9claration ferme d\u2019Abdelatif Ouahbi ne devrait pas \u00eatre lue uniquement comme un message adress\u00e9 \u00e0 Madrid. Elle constitue aussi, qu\u2019il l\u2019ait voulu ou non, un message adress\u00e9 \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur du Maroc. <strong>Si le Maroc ne veut pas abandonner ses enfants, comme l\u2019affirme le ministre, il doit \u00e9galement \u00eatre pr\u00eat \u00e0 assumer pleinement la responsabilit\u00e9 de ces enfants apr\u00e8s leur retour.<\/strong><\/p>\n<p class=\"isSelectedEnd\" style=\"text-align: justify;\">L\u2019\u00e9preuve est donc double : l\u2019Espagne et le Maroc sont-ils capables de transformer \u00ab l\u2019int\u00e9r\u00eat sup\u00e9rieur de l\u2019enfant \u00bb, de principe que les deux pays peuvent invoquer chacun de son c\u00f4t\u00e9, en un m\u00e9canisme commun r\u00e9ellement op\u00e9rationnel ? Et le Maroc est-il capable de faire du retour de ces mineurs un retour vers l\u2019avenir, et non simplement un retour vers le lieu qu\u2019ils avaient quitt\u00e9 ?<\/p>\n<p class=\"isSelectedEnd\" style=\"text-align: justify;\">Car la question la plus profonde, au bout du compte, n\u2019est pas seulement : <strong>quand ces enfants rentreront-ils ?<\/strong><\/p>\n<p class=\"isSelectedEnd\" style=\"text-align: justify;\">Elle est aussi : <strong>pourquoi certains d\u2019entre eux ont-ils, au d\u00e9part, estim\u00e9 devoir chercher leur avenir derri\u00e8re la fronti\u00e8re, et que fera-t-on lorsqu\u2019ils reviendront ?<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C\u2019est dans la r\u00e9ponse \u00e0 ces deux questions que l\u2019on saura si la prise de position de Ouahbi constitue le d\u00e9but d\u2019une v\u00e9ritable solution au dossier des mineurs, ou simplement le passage d\u2019un langage de coop\u00e9ration prudente \u00e0 un langage de revendication politique. Le retour d\u2019un enfant peut \u00eatre la fin d\u2019un voyage \u00e0 travers la fronti\u00e8re. Il ne deviendra la fin du probl\u00e8me que lorsque le pays lui-m\u00eame sera capable de lui offrir une raison de vouloir y rester.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le dossier des mineurs marocains non accompagn\u00e9s pr\u00e9sents en Espagne n\u2019est plus seulement une question humanitaire laiss\u00e9e en suspens entre deux administrations, ni un simple prolongement de la crise migratoire r\u00e9currente aux fronti\u00e8res entre le Maroc et l\u2019Espagne. Apr\u00e8s la r\u00e9cente vague d\u2019arriv\u00e9es \u00e0 Sebta, marqu\u00e9e par l\u2019afflux d\u2019un nombre consid\u00e9rable de personnes, parmi lesquelles [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":3,"featured_media":2792,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[28,34,25,49],"tags":[],"class_list":["post-2791","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","category-afrique","category-amerique-centrale","category-europ","category-le-maghreb"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/diplomatique.ma\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/2791","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/diplomatique.ma\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/diplomatique.ma\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/diplomatique.ma\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/users\/3"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/diplomatique.ma\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=2791"}],"version-history":[{"count":3,"href":"https:\/\/diplomatique.ma\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/2791\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":2795,"href":"https:\/\/diplomatique.ma\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/2791\/revisions\/2795"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/diplomatique.ma\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media\/2792"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/diplomatique.ma\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=2791"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/diplomatique.ma\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=2791"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/diplomatique.ma\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=2791"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}