{"id":2844,"date":"2026-08-18T13:28:49","date_gmt":"2026-08-18T13:28:49","guid":{"rendered":"https:\/\/diplomatique.ma\/fr\/?p=2844"},"modified":"2026-08-18T14:38:55","modified_gmt":"2026-08-18T14:38:55","slug":"de-ceuta-a-lennemi-marocain-quand-une-crise-frontaliere-se-transforme-en-proces-du-maroc-et-du-roi","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/diplomatique.ma\/fr\/de-ceuta-a-lennemi-marocain-quand-une-crise-frontaliere-se-transforme-en-proces-du-maroc-et-du-roi\/","title":{"rendered":"De Ceuta \u00e0 \u00ab l\u2019ennemi marocain \u00bb : quand une crise frontali\u00e8re se transforme en proc\u00e8s du Maroc et du Roi"},"content":{"rendered":"<h4 style=\"text-align: justify;\"><strong>Ceuta r\u00e9v\u00e8le autre chose : quand le diff\u00e9rend avec le Maroc se transforme en combat contre le Maroc<\/strong><\/h4>\n<p style=\"text-align: justify;\">La derni\u00e8re crise de Ceuta a rapidement d\u00e9pass\u00e9 les limites du d\u00e9bat sur l\u2019immigration, la s\u00e9curit\u00e9 des fronti\u00e8res et les relations entre Rabat et Madrid, r\u00e9v\u00e9lant dans une partie du discours espagnol un probl\u00e8me plus profond : la difficult\u00e9 \u00e0 distinguer la critique d\u2019une politique marocaine pr\u00e9cise de la reproduction d\u2019une image historique du Maroc comme adversaire permanent. C\u2019est \u00e0 ce stade que la d\u00e9fense du Maroc et du Roi Mohammed VI devient l\u00e9gitime, car la question ne porte plus seulement sur l\u2019\u00e9valuation d\u2019une d\u00e9cision gouvernementale ou sur la gestion d\u2019une crise frontali\u00e8re, mais sur un discours qui tend \u00e0 r\u00e9duire un \u00c9tat, une soci\u00e9t\u00e9, une religion et un Roi \u00e0 une m\u00eame repr\u00e9sentation charg\u00e9e d\u2019hostilit\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019un des exemples les plus significatifs est venu du quotidien <em>El Debate<\/em>, o\u00f9 le journaliste Luis Ventoso a publi\u00e9 plusieurs textes pendant la crise, allant jusqu\u2019\u00e0 qualifier l\u2019arriv\u00e9e massive de migrants \u00e0 Ceuta d\u2019\u00ab invasion \u00bb et \u00e0 pr\u00e9senter l\u2019\u00e9pisode comme une \u00e9preuve organis\u00e9e par le Roi Mohammed VI, en \u00e9tablissant un lien avec la c\u00e9l\u00e9bration de la F\u00eate du Tr\u00f4ne. Dans son article du 1er ao\u00fbt, l\u2019auteur ne s\u2019est pas limit\u00e9 \u00e0 critiquer la gestion marocaine de la crise : il a pr\u00e9sent\u00e9 certaines de ses d\u00e9ductions comme des faits \u00e9tablis, alors que ce qui est objectivement constat\u00e9 est l\u2019ampleur exceptionnelle du mouvement humain et de la crise frontali\u00e8re. La question d\u2019une d\u00e9cision politique marocaine, de ses motivations pr\u00e9cises et de son calendrier rel\u00e8ve, elle, de l\u2019enqu\u00eate et de l\u2019\u00e9tablissement des preuves, non de la certitude journalistique.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le probl\u00e8me devient plus s\u00e9rieux lorsque le discours quitte l\u2019\u00c9tat pour viser personnellement le Roi, et passe de la politique aux consid\u00e9rations personnelles. Les d\u00e9saccords entre Madrid et Rabat sur Ceuta, le Sahara marocain ou l\u2019immigration peuvent \u00eatre discut\u00e9s sur les plans politique, juridique et diplomatique. En revanche, r\u00e9duire le Maroc \u00e0 la personne du Roi Mohammed VI ou pr\u00e9senter le souverain comme l\u2019origine de toute crise vide le d\u00e9bat de sa substance politique et transforme une confrontation d\u2019int\u00e9r\u00eats en attaque personnelle. D\u00e9fendre le Roi ne signifie donc pas interdire la critique ; cela signifie refuser que la critique politique soit transform\u00e9e en proc\u00e8s personnel ou en r\u00e9cit pr\u00e9\u00e9tabli qui ne n\u00e9cessite plus de d\u00e9monstration.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ce qui frappe \u00e9galement, c\u2019est la mani\u00e8re dont une partie de la presse espagnole r\u00e9active, \u00e0 chaque crise, le vocabulaire des anciennes confrontations. Les textes de Ventoso convoquent la guerre de T\u00e9touan, la guerre du Rif, Anoual et le d\u00e9barquement d\u2019Al Hoce\u00efma, avant de les relier \u00e0 la crise contemporaine de Ceuta. Cette construction narrative n\u2019est pas neutre sur le plan journalistique : elle fait du pass\u00e9 une cl\u00e9 automatique de lecture du pr\u00e9sent et conduit le lecteur \u00e0 percevoir chaque nouvelle crise comme un \u00e9pisode suppl\u00e9mentaire d\u2019un suppos\u00e9 projet marocain continu, plut\u00f4t que comme une situation politique contemporaine ayant ses propres causes et sa propre complexit\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La d\u00e9rive devient encore plus pr\u00e9occupante lorsque cette logique passe de l\u2019\u00c9tat marocain aux Marocains vivant en Espagne. Employer une expression telle que \u00ab cinqui\u00e8me colonne marocaine \u00bb transforme des citoyens ou des r\u00e9sidents en population suspecte en raison de leur origine nationale. Dans un pays o\u00f9 vit une importante communaut\u00e9 marocaine, int\u00e9gr\u00e9e \u00e0 la vie \u00e9conomique et sociale, une telle formule ne d\u00e9crit plus une politique \u00e9trang\u00e8re : elle introduit le soup\u00e7on collectif au sein m\u00eame de la soci\u00e9t\u00e9 espagnole. Le discours cesse alors d\u2019analyser une crise ext\u00e9rieure et commence \u00e0 fabriquer un ennemi int\u00e9rieur.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La droite radicale espagnole est all\u00e9e encore plus loin dans cette direction. Santiago Abascal et Vox ont utilis\u00e9, depuis la crise de 2021, le vocabulaire de l\u2019\u00ab invasion \u00bb, des \u00ab soldats \u00bb et de la \u00ab guerre \u00bb pour d\u00e9crire l\u2019arriv\u00e9e de migrants marocains. Ce vocabulaire a d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 \u00e9tudi\u00e9 comme un cadre discursif transformant l\u2019immigration, ph\u00e9nom\u00e8ne social et humain, en sc\u00e8ne militaire, o\u00f9 le migrant appara\u00eet comme un combattant ou comme l\u2019\u00e9l\u00e9ment d\u2019une op\u00e9ration hostile. En 2026, le m\u00eame lexique a resurgi avec force, confirmant que le terme \u00ab invasion \u00bb n\u2019est pas une description neutre de la r\u00e9alit\u00e9, mais un instrument politique destin\u00e9 \u00e0 produire de la peur et \u00e0 mobiliser l\u2019opinion.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">D\u00e9fendre le Maroc ne signifie pourtant pas nier que la crise de Ceuta a \u00e9t\u00e9 grave. Pr\u00e8s de 50 000 personnes auraient franchi la fronti\u00e8re selon les premi\u00e8res estimations relay\u00e9es par la presse espagnole, tandis que des dizaines de personnes ont perdu la vie lors des tentatives de passage et que des dizaines de milliers d\u2019autres ont ensuite regagn\u00e9 le Maroc. Il s\u2019agit d\u2019une crise humaine et s\u00e9curitaire r\u00e9elle, qui m\u00e9rite une enqu\u00eate s\u00e9rieuse sur ses causes et sur les responsabilit\u00e9s. Mais l\u2019existence d\u2019une crise ne donne \u00e0 aucun journaliste le droit de transformer une hypoth\u00e8se en certitude, pas plus qu\u2019elle ne permet de qualifier chaque Marocain entr\u00e9 \u00e0 Ceuta de \u00ab soldat \u00bb ou d\u2019attribuer automatiquement au Roi Mohammed VI la responsabilit\u00e9 de tout mouvement humain \u00e0 la fronti\u00e8re.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Une autre r\u00e9alit\u00e9 appara\u00eet d\u2019ailleurs dans le paysage m\u00e9diatique espagnol lui-m\u00eame. <em>El Pa\u00eds<\/em>, malgr\u00e9 ses critiques \u00e0 l\u2019\u00e9gard de la gestion de la crise, l\u2019a \u00e9galement abord\u00e9e comme un probl\u00e8me humanitaire et diplomatique, soulignant la n\u00e9cessit\u00e9 d\u2019une coop\u00e9ration entre les institutions espagnoles, europ\u00e9ennes et marocaines. Le journal a \u00e9galement rapport\u00e9 les appels des Nations unies au respect des droits et de la dignit\u00e9 des personnes arriv\u00e9es \u00e0 Ceuta. Cette diversit\u00e9 rappelle que la presse espagnole n\u2019est pas un bloc homog\u00e8ne et qu\u2019il serait tout aussi erron\u00e9 de r\u00e9duire l\u2019Espagne aux voix les plus radicales que de r\u00e9duire le Maroc aux caricatures produites par ces m\u00eames voix.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La question n\u2019est donc pas de d\u00e9fendre aveugl\u00e9ment le Maroc, mais de d\u00e9fendre son droit \u00e0 \u00eatre trait\u00e9 comme un \u00c9tat, dont les politiques peuvent \u00eatre examin\u00e9es sur la base de faits, et dont les institutions et les symboles doivent \u00eatre respect\u00e9s, \u00e0 commencer par le Roi Mohammed VI. Il est tout aussi l\u00e9gitime d\u2019attendre de la presse marocaine qu\u2019elle applique la m\u00eame exigence lorsqu\u2019elle traite des institutions espagnoles. Les relations maroco-espagnoles sont trop importantes pour \u00eatre r\u00e9duites \u00e0 la col\u00e8re d\u2019un \u00e9ditorialiste ou au discours d\u2019un parti radical. Elles reposent sur des int\u00e9r\u00eats \u00e9conomiques, s\u00e9curitaires, humains et strat\u00e9giques consid\u00e9rables, tout en comportant de v\u00e9ritables diff\u00e9rends, de Ceuta et Melilla \u00e0 l\u2019immigration et au Sahara marocain. Tous ces dossiers n\u00e9cessitent une raison politique, et non la r\u00e9surrection d\u2019une m\u00e9moire de guerre.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le v\u00e9ritable danger r\u00e9v\u00e9l\u00e9 par la crise de Ceuta ne se trouve donc pas uniquement \u00e0 la fronti\u00e8re. Il r\u00e9side aussi dans les mots utilis\u00e9s pour la raconter. Lorsque le Marocain devient un \u00ab envahisseur \u00bb, le Roi un \u00ab organisateur de l\u2019invasion \u00bb, l\u2019islam un adversaire de \u00ab l\u2019Occident \u00bb et la communaut\u00e9 marocaine une \u00ab cinqui\u00e8me colonne \u00bb, le d\u00e9bat quitte le terrain du d\u00e9saccord politique pour entrer dans celui de la fabrication de l\u2019ennemi. C\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment l\u00e0 que le Maroc doit r\u00e9pondre avec fermet\u00e9, mais sans c\u00e9der \u00e0 la surench\u00e8re : d\u00e9fendre sa souverainet\u00e9, son Roi et ses citoyens, tout en revendiquant le droit \u00e0 une critique r\u00e9ciproque et fond\u00e9e sur les faits, et en refusant que des crises ponctuelles servent \u00e0 ressusciter des repr\u00e9sentations historiques incompatibles avec la construction d\u2019une relation adulte entre deux pays voisins.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Rabat n\u2019a pas besoin de renoncer \u00e0 elle-m\u00eame pour \u00eatre un partenaire cr\u00e9dible de Madrid, pas plus que Madrid n\u2019a besoin de diaboliser le Maroc pour d\u00e9montrer sa capacit\u00e9 \u00e0 prot\u00e9ger ses fronti\u00e8res. Ce dont la relation entre les deux pays a besoin est \u00e0 la fois plus simple et plus difficile : cesser de regarder l\u2019autre \u00e0 travers sa pire m\u00e9moire et rendre \u00e0 la politique sa place naturelle, celle o\u00f9 les int\u00e9r\u00eats, les faits et les erreurs sont discut\u00e9s avec des preuves, et non \u00e0 travers les vieux mythes.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Ceuta r\u00e9v\u00e8le autre chose : quand le diff\u00e9rend avec le Maroc se transforme en combat contre le Maroc La derni\u00e8re crise de Ceuta a rapidement d\u00e9pass\u00e9 les limites du d\u00e9bat sur l\u2019immigration, la s\u00e9curit\u00e9 des fronti\u00e8res et les relations entre Rabat et Madrid, r\u00e9v\u00e9lant dans une partie du discours espagnol un probl\u00e8me plus profond : [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":3,"featured_media":2845,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[32,37,25,38,49,29],"tags":[],"class_list":["post-2844","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","category-amerique","category-chine","category-europ","category-inde","category-le-maghreb","category-moyen-orient"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/diplomatique.ma\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/2844","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/diplomatique.ma\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/diplomatique.ma\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/diplomatique.ma\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/users\/3"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/diplomatique.ma\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=2844"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/diplomatique.ma\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/2844\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":2846,"href":"https:\/\/diplomatique.ma\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/2844\/revisions\/2846"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/diplomatique.ma\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media\/2845"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/diplomatique.ma\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=2844"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/diplomatique.ma\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=2844"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/diplomatique.ma\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=2844"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}