{"id":2853,"date":"2026-08-19T22:14:29","date_gmt":"2026-08-19T22:14:29","guid":{"rendered":"https:\/\/diplomatique.ma\/fr\/?p=2853"},"modified":"2026-08-20T01:24:09","modified_gmt":"2026-08-20T01:24:09","slug":"ceuta-entre-une-intelligence-qui-parle-et-une-securite-qui-se-tait-que-surveille-lespagne-que-le-maroc-ne-revele-pas","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/diplomatique.ma\/fr\/ceuta-entre-une-intelligence-qui-parle-et-une-securite-qui-se-tait-que-surveille-lespagne-que-le-maroc-ne-revele-pas\/","title":{"rendered":"Ceuta entre une intelligence qui parle et une s\u00e9curit\u00e9 qui se tait : que surveille l\u2019Espagne que le Maroc ne r\u00e9v\u00e8le pas ?"},"content":{"rendered":"<p class=\"isSelectedEnd\" style=\"text-align: justify;\">Ceuta revient sur le devant de la sc\u00e8ne par une porte diff\u00e9rente cette fois. Les services de renseignement espagnols, selon <em>La Raz\u00f3n<\/em>, surveillent une nouvelle activit\u00e9 num\u00e9rique appelant \u00e0 une mobilisation collective en direction de la ville, apr\u00e8s le reflux des appels qui avaient pr\u00e9c\u00e9d\u00e9 les mouvements du 15 ao\u00fbt. Le r\u00e9cit espagnol ne se limite pas \u00e0 l\u2019hypoth\u00e8se d\u2019un rassemblement de migrants aux abords de la fronti\u00e8re : il \u00e9voque des plateformes, des comptes et des contenus num\u00e9riques, dont certains g\u00e9n\u00e9r\u00e9s par intelligence artificielle, et signale le passage d\u2019un discours fond\u00e9 sur les rumeurs d\u2019une pr\u00e9tendue ouverture de la cl\u00f4ture frontali\u00e8re \u00e0 des formulations plus offensives, allant jusqu\u2019\u00e0 appeler \u00e0 \u00ab attaquer Ceuta \u00bb. En revanche, dans les informations publiques disponibles, aucune communication marocaine comparable ne vient dire que les services marocains ont identifi\u00e9 cette campagne ou d\u00e9termin\u00e9 la nature des acteurs qui se trouveraient derri\u00e8re elle.<\/p>\n<p class=\"isSelectedEnd\" style=\"text-align: justify;\">C\u2019est l\u00e0 que r\u00e9side la v\u00e9ritable question journalistique, davantage encore que dans les appels eux-m\u00eames : <strong>pourquoi les services de renseignement espagnols parlent-ils de la menace alors qu\u2019aucun r\u00e9cit s\u00e9curitaire marocain \u00e9quivalent n\u2019est rendu public ?<\/strong> Le silence officiel ne peut \u00e9videmment pas \u00eatre transform\u00e9 en preuve d\u2019une absence de surveillance. Le renseignement fonctionne pr\u00e9cis\u00e9ment dans la discr\u00e9tion, et r\u00e9v\u00e9ler les outils de d\u00e9tection, les sources ou les m\u00e9thodes de suivi pourrait exposer une partie des capacit\u00e9s op\u00e9rationnelles. Mais ce silence conserve une port\u00e9e strat\u00e9gique et m\u00e9diatique : il laisse le r\u00e9cit espagnol occuper presque seul l\u2019espace public pour expliquer ce qui se d\u00e9roule dans l\u2019environnement num\u00e9rique li\u00e9 \u00e0 la fronti\u00e8re.<\/p>\n<p class=\"isSelectedEnd\" style=\"text-align: justify;\">La r\u00e9alit\u00e9 du terrain fournit pourtant un indice important : les autorit\u00e9s marocaines n\u2019ont manifestement pas d\u00e9couvert la question au dernier moment. Les environs de Fnideq ont connu des renforcements s\u00e9curitaires en pr\u00e9vision des pr\u00e9c\u00e9dents appels, ce qui montre que le Maroc traitait au minimum la possibilit\u00e9 d\u2019une mobilisation collective comme un risque n\u00e9cessitant une action pr\u00e9ventive. Mais il faut distinguer ici <strong>la surveillance s\u00e9curitaire de la communication s\u00e9curitaire<\/strong>. Les services peuvent savoir davantage qu\u2019ils ne disent et choisir d\u2019emp\u00eacher un \u00e9v\u00e9nement sans expliquer comment ils l\u2019ont d\u00e9tect\u00e9. Reste alors une question essentielle : le Maroc faisait-il face \u00e0 un simple rassemblement potentiel de migrants, ou \u00e0 une op\u00e9ration de mobilisation num\u00e9rique poss\u00e9dant ses propres r\u00e9seaux, ses propres circuits et \u00e9ventuellement ses propres sources ?<\/p>\n<p class=\"isSelectedEnd\" style=\"text-align: justify;\">Les informations espagnoles sugg\u00e8rent que la nature du ph\u00e9nom\u00e8ne a \u00e9volu\u00e9. Lors de la pr\u00e9c\u00e9dente vague, les fausses informations et les images fabriqu\u00e9es, notamment gr\u00e2ce \u00e0 l\u2019intelligence artificielle, auraient contribu\u00e9 \u00e0 cr\u00e9er l\u2019impression que la fronti\u00e8re \u00e9tait ouverte ou que le franchissement \u00e9tait devenu possible. D\u00e9sormais, selon le r\u00e9cit espagnol, le discours num\u00e9rique serait devenu plus direct, appelant explicitement \u00e0 se diriger vers Ceuta. Cette \u00e9volution est importante : elle fait passer l\u2019op\u00e9ration de <strong>la falsification de la r\u00e9alit\u00e9 \u00e0 la tentative de fabriquer une nouvelle r\u00e9alit\u00e9 \u00e0 partir de la falsification<\/strong>. Il s\u2019agit d\u2019abord de convaincre qu\u2019une opportunit\u00e9 existe, puis de transformer cette croyance en mouvement collectif vers la fronti\u00e8re.<\/p>\n<p class=\"isSelectedEnd\" style=\"text-align: justify;\">La nature m\u00eame de la menace change alors. Une personne qui croit \u00e0 une fausse information sur l\u2019ouverture de la fronti\u00e8re n\u2019est pas n\u00e9cessairement partie prenante d\u2019une op\u00e9ration organis\u00e9e ; elle peut ignorer totalement l\u2019origine du message. Mais lorsque le m\u00eame r\u00e9cit circule sur plusieurs plateformes, accompagn\u00e9 d\u2019images, de symboles et parfois de dates pr\u00e9cises, et qu\u2019il vise un public d\u00e9j\u00e0 pr\u00e9sent dans la r\u00e9gion, la question s\u00e9curitaire devient diff\u00e9rente : qui relaie le message ? Qui en choisit le moment ? Qui b\u00e9n\u00e9ficie de son passage du t\u00e9l\u00e9phone \u00e0 la rue ? C\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment ce qui fait de l\u2019espace num\u00e9rique un prolongement r\u00e9el de la fronti\u00e8re, et non plus un simple d\u00e9cor m\u00e9diatique de la crise migratoire.<\/p>\n<p class=\"isSelectedEnd\" style=\"text-align: justify;\">Le plus r\u00e9v\u00e9lateur est que cette question appara\u00eet au moment m\u00eame o\u00f9 un nouveau classement international place le Maroc au 43e rang mondial dans l\u2019indice national de cybers\u00e9curit\u00e9 2026, avec un score de 79,17 points sur 100. L\u2019indice attribue au Royaume de solides r\u00e9sultats dans la protection des infrastructures informationnelles critiques et l\u2019analyse des menaces, ainsi que dans plusieurs autres domaines de pr\u00e9vention et de protection num\u00e9riques. Le Maroc obtient \u00e9galement la note maximale en mati\u00e8re de recherche et d\u00e9veloppement cyber, tandis que les r\u00e9sultats r\u00e9v\u00e8lent des marges de progression dans la gestion des crises cyber, la d\u00e9fense cyber militaire et la formation sp\u00e9cialis\u00e9e.<\/p>\n<p class=\"isSelectedEnd\" style=\"text-align: justify;\">Cette juxtaposition donne au classement une signification plus concr\u00e8te. Disposer d\u2019une architecture solide pour prot\u00e9ger les r\u00e9seaux et les syst\u00e8mes ne signifie pas automatiquement disposer d\u2019une capacit\u00e9 \u00e9quivalente \u00e0 contrer les campagnes d\u2019influence et de mobilisation num\u00e9riques. Il existe une diff\u00e9rence fondamentale entre prot\u00e9ger une infrastructure contre une intrusion et d\u00e9tecter une campagne destin\u00e9e \u00e0 influencer des milliers de personnes. Dans le premier cas, la cible est un syst\u00e8me informatique ; dans le second, c\u2019est l\u2019\u00eatre humain lui-m\u00eame : son comportement, sa d\u00e9cision, son calendrier d\u2019action et sa capacit\u00e9 \u00e0 distinguer le r\u00e9el du fabriqu\u00e9.<\/p>\n<p class=\"isSelectedEnd\" style=\"text-align: justify;\">Le Maroc dispose pourtant d\u2019une base juridique et institutionnelle importante. La loi 05.20 relative \u00e0 la cybers\u00e9curit\u00e9 \u00e9tablit un cadre destin\u00e9 \u00e0 renforcer la protection et la r\u00e9silience des syst\u00e8mes d\u2019information des administrations, \u00e9tablissements publics et infrastructures critiques, tandis que la Direction g\u00e9n\u00e9rale de la s\u00e9curit\u00e9 des syst\u00e8mes d\u2019information occupe une place centrale dans l\u2019architecture nationale de cybers\u00e9curit\u00e9. Mais le dossier de Ceuta r\u00e9v\u00e8le un d\u00e9fi qui d\u00e9passe la protection des syst\u00e8mes : la capacit\u00e9 \u00e0 comprendre <strong>la guerre informationnelle sociale<\/strong>, celle qui ne cherche pas n\u00e9cessairement \u00e0 faire tomber un r\u00e9seau, mais \u00e0 faire bouger des personnes.<\/p>\n<p class=\"isSelectedEnd\" style=\"text-align: justify;\">C\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment pour cette raison que l\u2019absence de communication marocaine sur la surveillance num\u00e9rique devient importante. Si les services marocains ont effectivement d\u00e9tect\u00e9 ces appels, pourquoi ne pas fournir au public, ne serait-ce qu\u2019un minimum d\u2019\u00e9l\u00e9ments permettant de comprendre la nature de la menace ? Et s\u2019ils ne les ont pas d\u00e9tect\u00e9s, la question devient plus sensible encore : comment un \u00c9tat qui occupe une position avanc\u00e9e dans les indicateurs de pr\u00e9paration cyber peut-il laisser un espace frontalier expos\u00e9 \u00e0 un r\u00e9cit num\u00e9rique qui, selon la partie espagnole, vise pr\u00e9cis\u00e9ment des personnes pr\u00e9sentes du c\u00f4t\u00e9 marocain ?<\/p>\n<p class=\"isSelectedEnd\" style=\"text-align: justify;\">Rien, dans les \u00e9l\u00e9ments actuellement disponibles, ne permet d\u2019accuser une partie marocaine ou \u00e9trang\u00e8re d\u00e9termin\u00e9e d\u2019\u00eatre \u00e0 l\u2019origine de ces campagnes, et cette limite doit \u00eatre scrupuleusement respect\u00e9e. Rien ne permet non plus d\u2019affirmer que l\u2019absence de communication marocaine signifie une absence de surveillance. Mais le journalisme n\u2019a pas besoin d\u2019inventer une r\u00e9ponse lorsqu\u2019une question est d\u00e9j\u00e0 r\u00e9v\u00e9latrice. Ce qu\u2019elle r\u00e9v\u00e8le ici, c\u2019est un d\u00e9s\u00e9quilibre dans la bataille du r\u00e9cit : l\u2019Espagne parle de services de renseignement qui surveillent, de plateformes analys\u00e9es, de messages suivis ; le public marocain d\u00e9couvre ces d\u00e9tails essentiellement \u00e0 travers le r\u00e9cit du voisin espagnol.<\/p>\n<p class=\"isSelectedEnd\" style=\"text-align: justify;\">Ce ph\u00e9nom\u00e8ne d\u00e9passe donc la simple question de la communication gouvernementale. Dans les dossiers frontaliers, l\u2019information elle-m\u00eame devient un \u00e9l\u00e9ment de s\u00e9curit\u00e9. Lorsqu\u2019un \u00c9tat laisse un vide explicatif, l\u2019autre partie peut d\u00e9finir le risque, en d\u00e9signer l\u2019origine, en d\u00e9crire les objectifs et se pr\u00e9senter comme celle qui voit ce que l\u2019autre ne voit pas. Une capacit\u00e9 s\u00e9curitaire silencieuse peut ainsi produire une faiblesse dans le domaine informationnel : emp\u00eacher un rassemblement sur le terrain ne suffit pas si l\u2019explication de ce qui s\u2019est pass\u00e9 appartient enti\u00e8rement \u00e0 un r\u00e9cit ext\u00e9rieur.<\/p>\n<p class=\"isSelectedEnd\" style=\"text-align: justify;\">La v\u00e9ritable question impos\u00e9e aujourd\u2019hui par Ceuta n\u2019est donc plus : <strong>une nouvelle tentative de franchissement aura-t-elle lieu ?<\/strong> Elle est devenue plus profonde : <strong>qui surveille la guerre qui pr\u00e9c\u00e8de le franchissement ?<\/strong> Une cl\u00f4ture peut \u00eatre observ\u00e9e par des cam\u00e9ras et des patrouilles ; un message qui passe d\u2019un t\u00e9l\u00e9phone \u00e0 l\u2019autre, lui, n\u2019appara\u00eet \u00e0 la fronti\u00e8re qu\u2019une fois qu\u2019il a d\u00e9j\u00e0 produit son effet.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019Espagne affirme que ses services de renseignement d\u00e9tectent une reprise de la mobilisation num\u00e9rique. Le Maroc renforce sa fronti\u00e8re, mais n\u2019a pas, jusqu\u2019\u00e0 pr\u00e9sent, expliqu\u00e9 publiquement ce qu\u2019il a d\u00e9tect\u00e9 dans l\u2019espace num\u00e9rique ni s\u2019il a identifi\u00e9 les sources de ces appels. Entre les deux r\u00e9cits subsiste une zone grise, et c\u2019est peut-\u00eatre elle qui m\u00e9rite le plus d\u2019attention : <strong>le Maroc sait peut-\u00eatre davantage qu\u2019il ne dit, ou il dit peut-\u00eatre moins qu\u2019il ne devrait. Dans les deux cas, Ceuta appara\u00eet d\u00e9sormais comme un laboratoire d\u2019une nouvelle conception de la s\u00e9curit\u00e9 frontali\u00e8re, \u00e0 une \u00e9poque o\u00f9 le mouvement des personnes peut ne plus commencer devant une cl\u00f4ture, mais bien plus t\u00f4t, \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur d\u2019un \u00e9cran de t\u00e9l\u00e9phone.<\/strong><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Ceuta revient sur le devant de la sc\u00e8ne par une porte diff\u00e9rente cette fois. 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