{"id":2876,"date":"2026-08-22T21:26:36","date_gmt":"2026-08-22T21:26:36","guid":{"rendered":"https:\/\/diplomatique.ma\/fr\/?p=2876"},"modified":"2026-08-22T21:26:36","modified_gmt":"2026-08-22T21:26:36","slug":"le-maroc-face-aux-catastrophes-quand-les-rapports-annoncent-un-etat-prepare-et-que-les-inondations-demandent-ou-il-est","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/diplomatique.ma\/fr\/le-maroc-face-aux-catastrophes-quand-les-rapports-annoncent-un-etat-prepare-et-que-les-inondations-demandent-ou-il-est\/","title":{"rendered":"Le Maroc face aux catastrophes : quand les rapports annoncent un \u00c9tat pr\u00e9par\u00e9\u2026 et que les inondations demandent o\u00f9 il est"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\">Dans un document de la Banque mondiale, l\u2019histoire du Maroc face aux catastrophes semble presque achev\u00e9e : plus de 230 projets de r\u00e9duction des risques, 304 millions de dollars d\u2019investissements, une strat\u00e9gie nationale de gestion des risques de catastrophe, une direction sp\u00e9cialis\u00e9e, un dispositif d\u2019assurance et de protection financi\u00e8re, des cartes de risques et un syst\u00e8me d\u2019alerte pr\u00e9coce aux inondations. La Banque va plus loin que la simple pr\u00e9sentation des chiffres : elle affirme que le Maroc est pass\u00e9 d\u2019une logique d\u2019intervention apr\u00e8s la catastrophe \u00e0 une logique de construction de la r\u00e9silience avant qu\u2019elle ne survienne. Dans son rapport d\u2019ach\u00e8vement, elle attribue au programme une note \u00ab hautement satisfaisante \u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Sur le papier, il est difficile de trouver une histoire plus aboutie. Mais le journalisme qui cherche au-del\u00e0 des chiffres ne commence pas par le r\u00e9sultat qui fonctionne ; il commence par le moment o\u00f9 ce r\u00e9sultat doit prouver sa valeur en dehors du rapport. C\u2019est l\u00e0 que le s\u00e9isme d\u2019Al Haouz appara\u00eet d\u2019abord, puis les inondations de Ksar El Kebir et du bassin du Loukkos, pour d\u00e9placer la question : que signifie r\u00e9ellement la \u00ab r\u00e9silience \u00bb lorsque le niveau de l\u2019eau monte, que les quartiers sont submerg\u00e9s et que l\u2019\u00c9tat doit \u00e9vacuer, h\u00e9berger et secourir les populations apr\u00e8s que les d\u00e9g\u00e2ts ont d\u00e9j\u00e0 commenc\u00e9 ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le s\u00e9isme d\u2019Al Haouz a effectivement constitu\u00e9 un t\u00e9moignage grandeur nature du fait qu\u2019une partie du dispositif financier et institutionnel construit par le Maroc existait et pouvait \u00eatre mobilis\u00e9e. La Banque mondiale elle-m\u00eame a document\u00e9 la mobilisation d\u2019environ 300 millions de dollars \u00e0 travers les m\u00e9canismes de solidarit\u00e9 et de protection financi\u00e8re apr\u00e8s le s\u00e9isme, ainsi que l\u2019utilisation \u00e0 grande \u00e9chelle des dispositifs d\u2019enregistrement des victimes et de coordination institutionnelle. C\u2019est un r\u00e9sultat r\u00e9el qu\u2019il serait injuste de nier. Mais Al Haouz a \u00e9galement rappel\u00e9 les limites de ce que les m\u00e9canismes financiers et institutionnels peuvent accomplir face \u00e0 un s\u00e9isme d\u2019une telle intensit\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le probl\u00e8me commence lorsque cette exp\u00e9rience devient la preuve g\u00e9n\u00e9rale que le Maroc serait d\u00e9sormais capable d\u2019\u00ab anticiper \u00bb les catastrophes. Une alerte pr\u00e9coce n\u2019emp\u00eache pas une inondation, une assurance n\u2019emp\u00eache pas une perte et une carte des risques ne signifie pas automatiquement que l\u2019urbanisation cessera de progresser dans les zones expos\u00e9es. La Banque mondiale elle-m\u00eame indique que le syst\u00e8me d\u2019alerte pr\u00e9coce des inondations ne fonctionnait, au moment de son \u00e9valuation, que dans quatre zones pilotes : Mohammedia, la r\u00e9gion du Gharb, la vall\u00e9e de l\u2019Ourika et la province de Guelmim, pour environ 240 000 b\u00e9n\u00e9ficiaires directs. Par cons\u00e9quent, parler d\u2019un dispositif national pleinement achev\u00e9 exige davantage de prudence que ne le sugg\u00e8re le langage tr\u00e8s large des bilans de r\u00e9ussite.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Puis Ksar El Kebir est arriv\u00e9 en f\u00e9vrier 2026. Le niveau du Loukkos est mont\u00e9, les eaux ont envahi plusieurs quartiers et les autorit\u00e9s ont d\u00fb proc\u00e9der \u00e0 des \u00e9vacuations et \u00e0 l\u2019h\u00e9bergement des habitants, avant le lancement d\u2019un programme gouvernemental d\u2019aide et d\u2019indemnisation couvrant notamment les familles touch\u00e9es, la r\u00e9habilitation des logements et des commerces et la reconstruction des maisons d\u00e9truites. Selon les donn\u00e9es officielles, le programme national consacr\u00e9 aux effets des perturbations m\u00e9t\u00e9orologiques exceptionnelles devait mobiliser un budget estimatif de trois milliards de dirhams. L\u2019intervention de l\u2019\u00c9tat apr\u00e8s la catastrophe n\u2019a rien d\u2019anormal : c\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment son r\u00f4le. La question journalistique est ailleurs : la ville est apparue apr\u00e8s des ann\u00e9es de discours, marocains et internationaux, sur le passage de la gestion des cons\u00e9quences \u00e0 la gestion des risques.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le plus r\u00e9v\u00e9lateur est que le d\u00e9bat ne s\u2019est pas limit\u00e9 \u00e0 l\u2019exceptionnalit\u00e9 des pr\u00e9cipitations. Plusieurs interrogations ont ensuite port\u00e9 sur des projets et constructions situ\u00e9s dans des zones expos\u00e9es, ainsi que sur les conditions dans lesquelles certaines autorisations ont \u00e9t\u00e9 d\u00e9livr\u00e9es. Si les investigations officielles confirment que des constructions ont \u00e9t\u00e9 r\u00e9alis\u00e9es malgr\u00e9 des r\u00e9serves li\u00e9es au risque hydraulique, alors le probl\u00e8me d\u00e9passe largement la capacit\u00e9 d\u2019un canal d\u2019\u00e9vacuation ou l\u2019efficacit\u00e9 d\u2019une alerte : il pose une question beaucoup plus profonde. Que fait l\u2019\u00c9tat lorsque la carte conna\u00eet le risque, mais que l\u2019urbanisation ne se comporte pas toujours conform\u00e9ment \u00e0 ce que cette carte indique ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment ici que le propre rapport de la Banque mondiale m\u00e9rite d\u2019\u00eatre relu. Le document consacr\u00e9 \u00e0 la nouvelle g\u00e9n\u00e9ration du programme de r\u00e9silience reconna\u00eet que les op\u00e9rations pr\u00e9c\u00e9dentes ont permis de construire des \u00ab fondations solides \u00bb, notamment au niveau central, mais pr\u00e9cise que la nouvelle phase doit davantage descendre vers les secteurs et les collectivit\u00e9s locales, renforcer la r\u00e9silience urbaine et am\u00e9liorer la collecte et le partage des donn\u00e9es sur les risques. Autrement dit, la Banque reconna\u00eet elle-m\u00eame que le passage du centre vers le terrain n\u2019\u00e9tait pas achev\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cette observation change la lecture de l\u2019ensemble des chiffres. Lorsque la Banque indique que les interventions non structurelles ont atteint plus de 33 millions de b\u00e9n\u00e9ficiaires, cela ne signifie pas que 33 millions de personnes sont d\u00e9sormais r\u00e9ellement prot\u00e9g\u00e9es contre une inondation ou un s\u00e9isme. Une part importante de ce chiffre correspond \u00e0 la connaissance des risques, \u00e0 la planification, aux cartes et au renforcement des capacit\u00e9s institutionnelles. De m\u00eame, lorsque des centaines de milliers de personnes b\u00e9n\u00e9ficient de projets de r\u00e9duction des risques, cela ne signifie pas que les villes marocaines sont devenues imperm\u00e9ables aux catastrophes. Les chiffres sont exacts dans leurs d\u00e9finitions techniques ; c\u2019est leur transformation en image g\u00e9n\u00e9rale d\u2019un \u00ab Maroc prot\u00e9g\u00e9 \u00bb qui m\u00e9rite d\u2019\u00eatre interrog\u00e9e.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il existe ensuite une question plus sensible encore : la Banque mondiale n\u2019observe pas une exp\u00e9rience ext\u00e9rieure \u00e0 laquelle elle serait \u00e9trang\u00e8re. Elle a particip\u00e9 au financement et \u00e0 la conception des r\u00e9formes, et indique que trois op\u00e9rations, pour un montant total d\u2019environ 580 millions de dollars, ont soutenu les r\u00e9formes institutionnelles, les investissements et les m\u00e9canismes de protection financi\u00e8re. D\u00e8s lors, lorsque la Banque salue la r\u00e9ussite du programme, elle \u00e9value aussi, en partie, le r\u00e9sultat d\u2019un mod\u00e8le auquel elle a elle-m\u00eame contribu\u00e9. Cela n\u2019annule pas l\u2019\u00e9valuation, mais impose au journalisme de maintenir une distance entre \u00ab la r\u00e9ussite du programme \u00bb et \u00ab la r\u00e9ussite de l\u2019\u00c9tat dans la pr\u00e9vention des catastrophes \u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le Maroc ne vend donc pas n\u00e9cessairement une illusion, et la Banque mondiale ne vend pas n\u00e9cessairement une illusion. Mais il existe un risque lorsque le langage du financement et du d\u00e9veloppement finit par devenir un substitut \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9 du terrain. Un pr\u00eat ou une subvention peut financer une institution, une carte peut identifier une zone dangereuse, une assurance peut indemniser une victime et un rapport peut attribuer une excellente note \u00e0 un programme. Aucun de ces instruments ne dispense cependant l\u2019\u00c9tat de r\u00e9pondre \u00e0 la question la plus difficile : pourquoi des populations se trouvaient-elles encore dans les zones qui ont \u00e9t\u00e9 submerg\u00e9es ? Et pourquoi la connaissance du risque ne se traduit-elle pas toujours dans les d\u00e9cisions d\u2019urbanisme, de construction et d\u2019investissement ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C\u2019est pourquoi le s\u00e9isme d\u2019Al Haouz et les inondations de Ksar El Kebir offrent deux images diff\u00e9rentes d\u2019une m\u00eame question. Al Haouz a montr\u00e9 que le Maroc pouvait mobiliser rapidement des ressources financi\u00e8res et des institutions lorsque la catastrophe survenait. Ksar El Kebir teste quelque chose d\u2019autre : la capacit\u00e9 de l\u2019\u00c9tat \u00e0 transformer la connaissance du risque en d\u00e9cisions capables d\u2019\u00e9viter les pertes avant qu\u2019elles ne surviennent. Entre les deux se trouve la v\u00e9ritable distance entre \u00ab g\u00e9rer la catastrophe \u00bb et \u00ab g\u00e9rer le risque de catastrophe \u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le plus important dans le rapport de la Banque mondiale est peut-\u00eatre qu\u2019il ouvre lui-m\u00eame cette porte, presque malgr\u00e9 lui. Il affirme que la premi\u00e8re g\u00e9n\u00e9ration de r\u00e9formes a construit les fondations et que la deuxi\u00e8me doit davantage se d\u00e9ployer dans les villes, les secteurs et les territoires locaux. L\u2019histoire n\u2019est donc pas termin\u00e9e, contrairement \u00e0 ce que pourrait laisser penser le langage des bilans. Ce qui a \u00e9t\u00e9 construit, c\u2019est un appareil plus performant pour comprendre les risques et financer leur gestion. Le v\u00e9ritable examen consiste d\u00e9sormais \u00e0 savoir si cette connaissance peut modifier les endroits o\u00f9 l\u2019on construit, la mani\u00e8re dont on construit et les d\u00e9cisions prises avant que l\u2019eau ne monte ou que la terre ne tremble.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C\u2019est \u00e0 cet endroit pr\u00e9cis que le journalisme devrait cesser de compter les projets et commencer \u00e0 compter ce qu\u2019ils ont effectivement emp\u00each\u00e9. La v\u00e9ritable mesure de la r\u00e9silience n\u2019est ni le nombre de cartes produites, ni le montant des pr\u00eats mobilis\u00e9s, ni le nombre de personnes class\u00e9es parmi les \u00ab b\u00e9n\u00e9ficiaires \u00bb. La mesure r\u00e9elle est le nombre de personnes qui n\u2019ont pas eu besoin d\u2019\u00eatre \u00e9vacu\u00e9es, le nombre de maisons qui n\u2019ont pas \u00e9t\u00e9 inond\u00e9es, le nombre de b\u00e2timents qui ne se sont pas effondr\u00e9s et le montant des pertes qui ont pu \u00eatre \u00e9vit\u00e9es avant de devenir une nouvelle facture pour l\u2019\u00c9tat et la soci\u00e9t\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C\u2019est ce test-l\u00e0 qu\u2019aucun rapport ne peut passer \u00e0 la place du r\u00e9el.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dans un document de la Banque mondiale, l\u2019histoire du Maroc face aux catastrophes semble presque achev\u00e9e : plus de 230 projets de r\u00e9duction des risques, 304 millions de dollars d\u2019investissements, une strat\u00e9gie nationale de gestion des risques de catastrophe, une direction sp\u00e9cialis\u00e9e, un dispositif d\u2019assurance et de protection financi\u00e8re, des cartes de risques et un [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":3,"featured_media":2877,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[40,32,36,26,25,49,29,23],"tags":[],"class_list":["post-2876","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","category-afrique-m-o","category-amerique","category-asie","category-economie","category-europ","category-le-maghreb","category-moyen-orient","category-politique"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/diplomatique.ma\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/2876","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/diplomatique.ma\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/diplomatique.ma\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/diplomatique.ma\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/users\/3"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/diplomatique.ma\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=2876"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/diplomatique.ma\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/2876\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":2878,"href":"https:\/\/diplomatique.ma\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/2876\/revisions\/2878"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/diplomatique.ma\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media\/2877"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/diplomatique.ma\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=2876"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/diplomatique.ma\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=2876"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/diplomatique.ma\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=2876"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}