Dans un article publié le 13 mars 2026 par le journal espagnol Atalayar, le journaliste Daniel Abascal affirme que depuis l’intronisation de sa majesté le roi Mohammed VI en 1999, le Maroc s’est progressivement imposé comme une puissance régionale émergente. À travers une analyse approfondie de la politique étrangère marocaine sur plus d’un quart de siècle, l’auteur montre comment le Royaume a su déployer, dans un contexte mondial instable, une stratégie cohérente fondée sur ce qu’il nomme une « intelligence de position ».
Un monde en recomposition
L’article plante d’abord le décor géopolitique de 2026. Le système international n’est plus structuré autour d’un ordre stable, mais se caractérise par une configuration polycentrique où se mêlent rivalités entre grandes puissances, fragmentation des alliances et compétition accrue pour les corridors stratégiques et les technologies. Dans ce monde « post-occidental », les puissances moyennes gagnent une influence qui dépasse leurs seules ressources matérielles. Le Maroc a su tirer son épingle du jeu dans cet environnement complexe. Situé au carrefour des espaces euro-méditerranéen, atlantique et africain, le pays a transformé sa profondeur historique, la stabilité et la légitimité politique et sa position géographique en véritables leviers d’affirmation régionale.
Le socle d’une puissance : continuité et stabilité
L’un des arguments les plus frappants de l’article concerne la continuité étatique du Maroc. Le Royaume chérifien, issu de plusieurs dynasties impériales successives, constitue l’une des configurations institutionnelles les plus anciennes du monde. La légitimité de son institution monarchique n’a jamais cessé, même pendant la période du protectorat. Cette continuité millénaire a façonné un appareil décisionnel stable et une culture stratégique cohérente.
Dans un environnement régional marqué par des ruptures institutionnelles et des crises récurrentes, cette stabilité devient un atout diplomatique majeur. Elle réduit l’incertitude pour les partenaires internationaux et renforce la crédibilité du Maroc. Comme le souligne l’article, cette prévisibilité n’est pas seulement un héritage symbolique, mais un véritable avantage comparatif.
Le Sahara marocain : pivot doctrinal de la diplomatie
La question du Sahara occupe une place centrale dans l’architecture diplomatique du Royaume. Loin d’être un dossier isolé, elle constitue un pivot structurant autour duquel s’articulent les options diplomatiques, sécuritaires et de développement du pays.
Le Plan d’autonomie présenté par le Maroc, d’abord en 2007 puis sous une forme amplement détaillée en février 2026, marque un tournant majeur. L’article le présente comme une initiative transformant un conflit de souveraineté en un compromis institutionnel compatible avec les équilibres internationaux. La dynamique diplomatique qui a suivi témoigne d’une stratégie graduelle de légitimation : aujourd’hui, plus de 120 États membres de l’ONU soutiennent explicitement ce plan, et plus de 30 consulats généraux ont été ouverts à Laâyoune et Dakhla.
L’aboutissement de cette stratégie survient le 31 octobre 2025 avec l’adoption par le Conseil de sécurité d’une résolution érigeant le plan marocain en « base principale » de toute solution politique. Malgré un climat onusien délicat, onze pays votent en faveur du texte tandis que trois s’abstiennent, consacrant définitivement la souveraineté du Maroc comme fondement normatif de la position internationale.
Une diplomatie de réseaux et d’autonomie stratégique
L’article met en lumière la diversification systématique des alliances marocaines depuis le début des années 2000. Sans rompre avec ses ancrages historiques euro-atlantiques, Rabat a développé ce que l’auteur appelle une « diplomatie de réseaux ».
Les relations avec les États-Unis illustrent cette logique. Partenariat ancien – le Maroc fut le premier État à reconnaître l’indépendance américaine –, il s’est renforcé au fil des ans dans les domaines sécuritaire, militaire, économique et technologique, avec un accord de libre-échange entré en vigueur en 2006. Cette relation de confiance et de prévisibilité offre à Rabat une profondeur stratégique précieuse.
Parallèlement, le Maroc a intensifié ses relations avec des acteurs non occidentaux en Afrique, en Asie et en Amérique latine. La présence marocaine dans une dizaine d’organisations panaméricaines, comme membre observateur associé, est présentée comme un exemple de cette stratégie transrégionale. Elle permet de neutraliser les tentatives de marginalisation diplomatique et de projeter une influence durable.
L’Afrique comme profondeur stratégique
Le retour du Maroc au sein de l’Union africaine en 2017 s’inscrit dans une logique claire : sécuriser l’environnement régional, neutraliser les coalitions adverses sur les dossiers vitaux, et construire un capital de confiance par une coopération « gagnant-gagnant ».
L’Afrique joue selon l’article trois rôles stratégiques pour le Maroc. D’abord une profondeur géopolitique, en élargissant son rayon d’action diplomatique au-delà de son voisinage immédiat. Ensuite un rôle géoéconomique, en offrant des marges de croissance et des partenariats productifs. Enfin un rôle de légitimation, en ancrant la politique étrangère marocaine dans un registre de coopération et de développement qui renforce sa crédibilité au sein du Sud global.
L’Atlantique comme nouvel horizon
L’article consacre un développement spécifique à la dimension atlantique de la stratégie marocaine. Dans un monde où les rivalités se déplacent vers les routes maritimes et les hubs logistiques, l’Atlantique devient un théâtre de compétition géostratégique.
Trois initiatives royales structurent cette vision. La première est une coopération entre les 22 États africains riverains de l’Atlantique, autour de la sécurité maritime et de l’économie bleue. La deuxième vise à faciliter l’accès des pays du Sahel à l’océan Atlantique, réponse stratégique à leur enclavement et à leurs vulnérabilités sécuritaires. La troisième est le projet de gazoduc Nigeria-Maroc-Europe, infrastructure énergétique transcontinentale destinée à renforcer la sécurité énergétique régionale et à positionner le Maroc comme hub énergétique euro-africain.
Sécurité, résilience et production de stabilité
La contribution marocaine à la stabilité régionale est un autre pilier de l’analyse. L’article souligne l’engagement du Royaume dans les opérations de maintien de la paix des Nations Unies, avec plus de 51 000 soldats mobilisés dans cinq missions majeures (Congo, Somalie, RDC, Côte d’Ivoire, République centrafricaine).
Dans la lutte contre le terrorisme, le Maroc adopte une approche multidimensionnelle associant sécuritaire, religieux et développement. Le démantèlement régulier de cellules terroristes, la réforme du champ religieux et une coopération internationale renforcée, particulièrement en Afrique, sont autant d’éléments qui participent à cette stratégie.
La gestion du Printemps arabe en 2011 constitue un cas emblématique de résilience étatique. Face à une onde de choc régionale majeure, le Maroc a privilégié l’anticipation réformiste et l’adaptation institutionnelle, renforçant sa réputation de partenaire stable dans un environnement volatil.
Médiation et crédibilité internationale
L’article met également en avant la capacité de médiation reconnue du Maroc. Que ce soit sur des dossiers africains, dans les dynamiques interlibyennes ou dans des cadres de dialogue multilatéraux, Rabat privilégie une approche de « neutralité active » et de recherche de solutions pragmatiques.
Cette crédibilité se traduit par des reconnaissances tangibles. La réélection du Maroc avec un fort soutien au Conseil de paix et de sécurité de l’Union africaine le 11 février 2026, ainsi que son adhésion comme membre fondateur d’un Conseil de la paix sous leadership américain lors du Forum de Davos en janvier 2026, sont présentées comme des preuves de la confiance internationale dont bénéficie le Royaume.
Le soft power : culture, religion et sport
Au-delà des instruments matériels, l’article explore la mobilisation croissante des ressources immatérielles par la diplomatie marocaine. La diplomatie religieuse, fondée sur un « islam du juste milieu » institutionnalisé, constitue un vecteur central. Les programmes de formation d’imams, la coopération religieuse avec des États africains et européens, et la valorisation du modèle marocain de gestion du champ religieux participent à la lutte contre l’extrémisme violent.
Sur le plan culturel, l’ouverture de musées de classe mondiale comme le Musée Mohammed VI d’art moderne et contemporain, l’organisation de grandes expositions, et des festivals comme le Festival Gnaoua contribuent au rayonnement du pays. Le réseau de centres culturels « Dar Al Maghrib » dans des métropoles comme Paris, Bruxelles ou Montréal transforme la diaspora en vecteur d’influence.
Le Programme d’enseignement de la langue arabe et de la culture marocaine en Espagne est cité comme un exemple particulièrement concluant. Mobilisant plus d’une centaine d’enseignants pour des milliers d’élèves, il s’adresse non seulement aux enfants de la diaspora mais aussi aux élèves espagnols, favorisant le dialogue interculturel.
La diplomatie sportive a également gagné en importance. Au début de l’année 2026, le Maroc figure parmi les dix premières nations mondiales au classement FIFA, son meilleur rang historique. Les succès récents – Coupe du Monde U-20, Coupe arabe des nations, qualification en finale de la Coupe d’Afrique – renforcent la visibilité du pays et consolident un récit de performance et de modernité.
L’attractivité touristique complète ce tableau. Avec près de vingt millions de visiteurs en 2025, le Maroc confirme sa position de première destination touristique du continent africain.
Une puissance en pleine effervescence
La conclusion de l’article dresse le portrait d’un Maroc engagé dans une trajectoire ascendante fondée sur la cohérence stratégique, la diversification des partenariats et une lecture fine des rapports de force internationaux. Dans un contexte de concurrence acharnée entre grandes puissances et de fragilisation du multilatéralisme, le pays a su préserver ses intérêts vitaux tout en renforçant sa crédibilité et son influence.
Cette trajectoire, selon l’auteur, ne relève ni d’un exceptionnalisme discursif ni d’une ambition hégémonique. Elle s’inscrit dans une rationalité pragmatique, où la puissance est conçue comme une capacité à perdurer, stabiliser et peser sans rompre les équilibres ni se départir des cadres du droit international. Le Maroc offre ainsi un cas d’étude pertinent pour comprendre le rôle des puissances régionales dans la reconfiguration du système international autour de plusieurs pôles de pouvoir, où des acteurs avisés savent faire des contraintes des opportunités et de leur position un levier stratégique.
Tel est, en substance, le portrait que dresse Daniel Abascal du Maroc contemporain dans les colonnes d’Atalayar.


