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L’Arménie : le pari très risqué de Pachinian

La visite du secrétaire d’État américain Marco Rubio en Arménie le 26 mai 2026 et la signature d’un ensemble d’accords stratégiques entre les deux pays ont été un événement historique pour Erevan. Pourtant, ce rapprochement précipité avec Washington, loin d’apporter la stabilité dans la région, pourrait bien être l’étincelle d’une nouvelle crise majeure dans le Caucase.

Pour comprendre ce revirement, il faut revenir à la défaite du Haut-Karabagh. À l’automne 2023, après une offensive éclair de l’Azerbaïdjan, la république autoproclamée s’est effondrée en quelques jours. Plus de 100 000 Arméniens ont fui leurs terres, tandis que Bakou reprenait le contrôle total de l’enclave. Ce fut une catastrophe militaire, humanitaire et symbolique. Mais au lieu de reconnaître ses responsabilités dans ce désastre – mauvaise préparation, isolement diplomatique, confiance aveugle dans les accords de cessez-le-feu, abandon du combat réel et reddition effective – Pachinian a choisi de désigner un bouc émissaire idéal : la Russie, l’accusant de ne pas être intervenue. Cette interprétation, largement acceptée dans la société arménienne, a servi de catalyseur à la rupture avec Moscou et a ouvert la voie au rapprochement occidental que nous observons aujourd’hui. La défaite du Haut-Karabagh n’a pas été seulement une perte territoriale, mais le choc fondateur d’une nouvelle orientation stratégique, précipitée, déséquilibrée, sans garanties et lourde de risques.

Depuis des années, les observateurs attentifs notent une détérioration progressive de la position arménienne. Mais au lieu de tirer les leçons, Pachinian a choisi de blâmer la Russie et de se tourner vers l’Occident. Une décision qui n’a pas sorti l’Arménie de son bourbier, mais l’a au contraire rendue plus isolée et plus fragile sur le plan intérieur.

La meilleure preuve de ce revirement, ce sont les accords signés par l’Arménie avec les États-Unis le 26 mai 2026. Le projet TRIPP est en tête de liste : ce n’est pas qu’un simple corridor de transport, c’est un cheval de Troie géopolitique par excellence. L’Arménie y cède 74 % du capital d’une société commune à une entité américaine et permet à Washington de superviser un axe reliant l’Azerbaïdjan au Nakhitchevan à travers son territoire. Erevan ouvre ainsi une brèche dans sa souveraineté sans qu’il soit besoin d’une guerre. Certes, l’accord affirme le maintien de la juridiction arménienne, mais la réalité dit autre chose : c’est une domination économique et stratégique américaine qui s’ancre au cœur du Caucase.

Le même jour, les deux parties ont signé une charte de partenariat stratégique global, couvrant la coopération dans les domaines nucléaire, spatial, militaire et technologique. L’Arménie, qui n’a jamais été membre de l’OTAN et l’a officiellement exclu, est désormais intégrée de fait dans l’espace sécuritaire américain. Et c’est précisément ce que Moscou considère comme une ligne rouge. La Russie l’a déjà démontré en Ukraine et en Géorgie. Aujourd’hui, l’Arménie joue avec le feu.

L’Arménie ne s’est pas contentée des accords : elle y a ajouté un changement symbolique le 27 mai 2026, à la veille du défilé militaire de la fête de la Première République. Le ministère de la Défense a dévoilé un nouvel emblème pour ses forces armées : un aigle au bec jusqu’alors fermé – symbole de l’État « pacifique et non combattant » – a désormais le bec ouvert, les serres déployées, tenant une épée dans l’une et une croix d’Achot Yerkat dans l’autre. Plus important encore, le drapeau tricolore est désormais surmonté d’une carte des frontières actuelles de l’Arménie, sans aucune mention du Haut-Karabagh perdu. En effaçant l’héritage de l’ère Kotcharian et par ces nouveaux symboles, Pachinian tente de donner à son armée vaincue un nouvel esprit combatif. Mais alors que les positions d’Erevan s’effondrent, qu’elle compose avec Bakou et s’éloigne de Moscou, cet emblème ne semble pas une manifestation de fierté nationale, mais un cri de désespoir : une tentative de masquer l’absence de toute véritable stratégie de survie.

Quelques heures à peine après ces événements, la réponse russe est tombée, sans appel. Le 27 mai, Moscou a menacé de suspendre ses livraisons de gaz et a affirmé que l’adhésion de l’Arménie à l’Union européenne – qu’Erevan étudie sérieusement – est incompatible avec son maintien dans l’Union économique eurasiatique. Le porte-parole du Kremlin, Dmitri Peskov, a été clair : « L’Arménie s’engage sur la voie de l’intégration avec un autre bloc. Ce sont deux voies concurrentes.» Plus grave encore, il n’y a plus aucun contact entre Poutine et Pachinian. L’Arménie se retrouve seule face à ses contradictions. Car Washington, quelles que soient ses promesses, n’offre pas de garanties de sécurité comparables – même imparfaitement – à ce qu’assurait la présence russe.

Vient ensuite l’autre danger, le plus proche et le plus meurtrier : la position de Bakou et d’Ankara. Le projet TRIPP, que l’Azerbaïdjan continue d’appeler « corridor de Zanguezour », a toujours été un cauchemar pour Erevan. En acceptant d’en discuter sous parrainage américain, Pachinian a concédé l’essentiel : il a reconnu le principe d’un corridor régional traversant le sud de l’Arménie pour relier la Turquie à l’Azerbaïdjan. Les déclarations des ministres des Affaires étrangères des deux pays le 14 janvier 2026 ne prêtent pas à confusion : Bakou et Ankara voient dans le TRIPP la réalisation de leurs ambitions régionales. Et ils savent qu’avec ces accords, Washington sera à leurs côtés.

Sur le front intérieur, la situation n’est pas moins grave. Les divisions entre les pro-Moscou et les pro-Washington s’aggravent. L’opposition accuse Pachinian d’avoir « vendu » le pays aux Américains. Les élections législatives prévues le 7 juin 2026 constituent un véritable test. Le soutien public affiché par Rubio douze jours avant le scrutin n’est pas un simple geste amical : c’est une ingérence directe dans la vie politique arménienne, qui attise encore les tensions internes.

Mais ce qui unit tous ces événements, c’est l’absence de vision stratégique. Pachinian croit qu’en s’alliant avec Washington, il protégera son pays d’une nouvelle agression azerbaïdjanaise. Pourtant, l’histoire dit le contraire : les États-Unis ne sont jamais intervenus militairement dans le Caucase. L’Ukraine elle-même, qui est une priorité absolue, n’a reçu que des armes, pas de troupes. Si demain Bakou décide de bouger sur le terrain pour ouvrir le « corridor de Zanguezour » par la force des armes, que feront les Américains ? Un message de Trump à Aliyev, des déclarations de Rubio, des accords sur des terres rares… Tout cela n’arrêtera pas un seul char azerbaïdjanais.

En définitive, ce que nous voyons aujourd’hui en Arménie, c’est un revirement géopolitique dangereux. Depuis l’arrivée au pouvoir de Pachinian, les choses vont de mal en pis : perte du Karabagh, rupture avec la Russie, S’agripper à un Occident éloigné et peu fiable et enfin des accords qui hypothèquent l’avenir. L’Arménie n’est pas en guerre aujourd’hui, mais elle a tous les ingrédients pour l’être demain. La région est une poudrière, et elle vient de recevoir une nouvelle étincelle. Cette fois, c’est le peuple arménien qui en paiera le prix. Le pari de Pachinian – miser sur Washington pour sauver l’Arménie – apparaît de plus en plus comme un pari à haut risque.

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