La crise de l’îlot de Leïla, en juillet 2002, n’a pas été une simple confrontation ponctuelle entre le Maroc et l’Espagne autour d’un petit îlot au large des côtes marocaines. En quelques jours, elle est devenue un test pour les positions de plusieurs capitales à l’égard de Rabat. Elle a surtout montré que l’Algérie avait choisi, dès cette époque, une position différente de celle adoptée par une grande partie des pays arabes et musulmans qui avaient exprimé leur soutien au Maroc.
Plus de vingt-quatre ans plus tard, Ceuta occupée est revenue au centre des tensions maroco-espagnoles, cette fois à travers une importante crise migratoire qui a secoué la ville à la fin du mois de juillet 2026. Au fil des événements, une partie du discours médiatique algérien a privilégié une lecture plaçant la responsabilité politique du côté marocain, tout en présentant Ceuta et Melilla comme des villes espagnoles et la question migratoire comme un instrument de pression exercé par Rabat sur l’Espagne et l’Europe.
Les deux crises ne sont évidemment pas identiques. Les circonstances, les acteurs et les enjeux ont profondément changé. Rien ne permet de les confondre. Mais la manière dont le Maroc apparaît dans ces deux séquences renvoie à une question plus ancienne : la confrontation algéro-marocaine ne s’est jamais limitée à un seul dossier. Elle s’est construite, au fil des décennies, autour de la place du Maroc, de son influence régionale et de ce que l’Algérie considère comme ses propres intérêts stratégiques et sécuritaires.
Lors de la crise de l’îlot de Leïla, la position marocaine était claire : Rabat considérait l’îlot comme faisant partie de son territoire et avait porté le dossier devant le Conseil de sécurité, tout en affirmant vouloir privilégier une issue diplomatique. Madrid avait, de son côté, eu recours à ses forces armées pour évacuer les éléments de la gendarmerie marocaine présents sur l’îlot. La crise s’était finalement achevée par un retour au statu quo antérieur, à la suite d’un accord obtenu avec une médiation américaine.
Mais ce qui mérite aujourd’hui d’être regardé n’est pas seulement ce qui s’est passé entre Rabat et Madrid. C’est aussi ce qui s’est passé autour de cette confrontation.
Le 19 juillet 2002, Le Monde écrivait que le Maroc pouvait compter, dans cette crise, sur le soutien arabe, « à l’exception de l’Algérie ». Le quotidien français relevait que la plupart des pays musulmans avaient soutenu les revendications marocaines, tandis que la Ligue arabe et l’Organisation de la conférence islamique avaient appelé l’Espagne à mettre fin à l’occupation de ce que le journal qualifiait d’« îlot marocain ».
Il n’est pas nécessaire de donner à cette donnée historique une portée qu’elle n’a pas. L’Algérie n’avait pas rejoint le mouvement de soutien arabe qui s’était dessiné autour du Maroc. Et cela, à lui seul, mérite d’être relevé, puisque le différend de l’époque opposait directement Rabat à Madrid, et non le Maroc à l’Algérie.
Le Maroc faisait alors face à une puissance européenne qui avait mobilisé ses forces pour retirer des éléments marocains d’un îlot situé au large du littoral marocain. Dans le même temps, Alger choisissait de ne pas s’inscrire dans la position arabe qui soutenait Rabat.
La question se pose aujourd’hui sous une forme différente avec Ceuta et Melilla.
Lors de la dernière crise migratoire, le débat n’a pas tardé à dépasser la seule question des mouvements de migrants et des tentatives de franchissement de la frontière. Il a rapidement retrouvé un dossier plus ancien : le statut des deux villes occupées, leur place dans le discours politique de chaque partie et la manière dont toute crise maroco-espagnole peut être interprétée à l’intérieur du rapport de forces régional.
La crise de Ceuta a été considérable. Des documents espagnols récemment déclassifiés ont montré que les services de renseignement espagnols avaient alerté, avant la vague de franchissements collectifs du 30 juillet, sur la possibilité d’une opération de cette nature. Le chef du gouvernement espagnol Pedro Sánchez a ensuite rejeté l’idée selon laquelle le Maroc aurait organisé ou planifié les événements.
Cette donnée est importante parce qu’elle interdit de réduire les événements à une lecture selon laquelle Rabat aurait nécessairement décidé et organisé à l’avance les franchissements. Les alertes existaient, la mobilisation circulait sur les réseaux sociaux et les autorités espagnoles avaient connaissance de plusieurs signaux annonçant une montée de la tension. Dans le même temps, le gouvernement espagnol n’a pas présenté de preuve établissant que le Maroc avait ordonné l’organisation de l’opération.
Une partie du discours médiatique algérien a pourtant privilégié une autre lecture, présentant le Maroc comme responsable de la crise et réaffirmant l’« espagnolité » de Ceuta et Melilla.
Il serait toutefois journalistiquement imprudent de transformer chaque article ou chaque publication médiatique algérienne en position officielle de l’État algérien. Les deux niveaux ne se confondent pas. Une presse, même lorsqu’elle évolue dans un environnement politique particulier, ne constitue pas automatiquement un communiqué diplomatique.
Ce qui peut être comparé, c’est donc moins l’intention supposée de chaque journaliste que la permanence de certaines grilles de lecture du Maroc.
C’est à cet endroit que le recul historique devient utile.
Les documents américains datant des années 1970 montrent que l’Algérie ne regardait pas le dossier du Sahara uniquement sous l’angle de la décolonisation ou de l’autodétermination. Un document du Département d’État américain consacré aux calculs algériens de l’époque décrit également les préoccupations géopolitiques liées à la position du Maroc et au risque de voir Rabat renforcer son poids régional.
Le document souligne que l’Algérie ne formulait pas alors de revendication territoriale propre sur le Sahara, tout en considérant qu’elle avait des intérêts politiques et sécuritaires dans l’évolution du dossier. Le Maroc apparaissait dans les calculs algériens comme un voisin susceptible de devenir un rival, notamment en raison du souvenir de la guerre des Sables de 1963 et des revendications territoriales marocaines antérieures.
Le même document fait apparaître la crainte algérienne de voir s’étendre la souveraineté marocaine au Sahara. Cette dimension est particulièrement visible dans l’évaluation américaine des scénarios possibles : Alger aurait été opposée à un règlement bilatéral entre l’Espagne et le Maroc donnant à Rabat la souveraineté sur le territoire, et les responsables américains estimaient que les Algériens pourraient utiliser les moyens diplomatiques à leur disposition pour empêcher un tel accord.
Il faut évidemment garder la nature de cette source à l’esprit. Il s’agit d’un document diplomatique américain, et non d’une déclaration officielle algérienne. Il renseigne sur la manière dont Washington analysait les motivations d’Alger à cette période. Mais son intérêt tient précisément à sa date : il permet de retrouver, plusieurs décennies en arrière, la place accordée à l’équilibre régional dans la perception américaine de la politique algérienne.
D’autres documents américains de la même période décrivent à leur tour les tensions maroco-algériennes, la compétition militaire entre les deux pays et le soutien algérien au Polisario. Ils présentent également l’Algérie comme une puissance soucieuse de préserver son rôle régional face au Maroc.
Le désaccord algérien avec le Maroc ne peut donc pas être réduit à un seul mot, même lorsque celui de « hostilité » paraît décrire une partie de la réalité politique. Il existe une dimension de confrontation assumée, mais aussi une dimension stratégique : la crainte de voir évoluer l’équilibre des forces au Maghreb au profit du Maroc, la mémoire de la guerre des Sables, le dossier du Sahara marocain et, plus largement, la compétition pour le leadership régional.
La distinction entre hostilité et crainte stratégique devient alors importante.
L’hostilité peut expliquer pourquoi un discours défavorable au Maroc réapparaît parfois même dans des crises où l’Algérie n’est pas directement partie prenante. La crainte stratégique explique davantage pourquoi les avancées marocaines sur le plan régional peuvent être interprétées à Alger comme des évolutions susceptibles de modifier l’équilibre au Maghreb.
La crise de l’îlot de Leïla avait déjà fait apparaître cette singularité : le Maroc affrontait l’Espagne, une large partie du monde arabe et musulman exprimait son soutien à Rabat, tandis que l’Algérie restait à distance de cette position collective. Plus de deux décennies plus tard, la crise de Ceuta fait réapparaître, sous une autre forme, la même question : que signifie chaque crise maroco-espagnole dans les calculs politiques qui dépassent le seul rapport entre Rabat et Madrid ?
Cela ne signifie pas que l’Algérie agit toujours de la même manière, ni que les médias algériens expriment mécaniquement les décisions de l’État. Une politique étrangère est plus complexe que cela. Mais la permanence de certains réflexes dans la manière de regarder le Maroc, de l’îlot de Leïla au Sahara puis à Ceuta et Melilla, rend difficile l’idée que chaque épisode puisse être analysé comme un événement entièrement isolé de l’histoire des relations maroco-algériennes.
Le Maroc de 2026 n’est plus celui de 2002. Ses relations avec l’Espagne ont profondément évolué. Les partenariats économiques, sécuritaires et migratoires ont pris une place considérable, tandis que la position du Royaume en Afrique, dans le monde arabe et sur la scène internationale s’est renforcée.
L’Algérie, de son côté, continue de regarder l’équilibre maghrébin avec une sensibilité particulière à toute progression de l’influence marocaine.
C’est probablement là que la crise de Ceuta dépasse la seule question migratoire. Elle ouvre de nouveau une fenêtre sur une relation maghrébine plus ancienne que la crise elle-même, une relation dans laquelle le Maroc est à la fois voisin, concurrent et acteur régional dont les avancées sont systématiquement réévaluées dans les calculs algériens.
Si la crise de l’îlot de Leïla avait montré, il y a plus de deux décennies, que l’Algérie pouvait rester en dehors d’une large position arabe et musulmane lorsqu’un différend opposait le Maroc à l’Espagne, les débats apparus autour de Ceuta posent aujourd’hui la même question sous une forme différente : les instruments du rapport de force ont-ils changé alors que certaines des perceptions fondamentales du Maroc, elles, demeurent ?
Les faits ne permettent pas de connaître tout ce qui se décide dans les cercles du pouvoir algérien. Ils permettent en revanche de suivre certaines constantes sur plusieurs décennies. Et parmi elles apparaît une donnée difficile à ignorer : le renforcement du Maroc, qu’il s’agisse de ses relations avec l’Espagne, de sa présence en Afrique ou de son influence dans son environnement arabe, continue d’être observé à Alger à travers le prisme d’un équilibre régional que les deux pays ne perçoivent manifestement pas de la même manière.


