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jeudi, avril 23, 2026

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« Mira » : le film qui ramène Nour-Eddine Lakhmari à l’essence même du cinéma

Il existe, dans la trajectoire d’un cinéaste, des moments qui ressemblent à ce que les philosophes appellent un retour à l’origine — non pas l’origine que l’on reproduit, mais celle que l’on redécouvre.
Avec Mira, Nour-Eddine Lakhmari semble retrouver une langue qu’il avait laissé s’éloigner : la langue de l’image qui pense par elle-même, sans les béquilles d’un récit sur-explicatif, sans les obligations industrielles qui étouffent parfois la part la plus fragile d’un film.

Depuis Nadira jusqu’à Casablanca (Casanegra) puis Burn Out, Lakhmari tourne autour d’une même interrogation :
comment un individu se déploie-t-il dans un environnement social qui l’observe, le contraint, ou le reconfigure ?

Mais Mira ne reformule pas la question. Il la refonde.
Ici, le cinéma cesse de raconter pour redevenir un acte de vision, un dispositif contemplatif. Lakhmari revient au geste premier : celui d’un regard qui interroge le monde avant de le décrire, d’une lumière qui devient pensée, d’un silence qui contient sa propre grammaire.

Sa présentation au Maroc, dans le cadre de la 22e édition du Festival International du Film de Marrakech, après une première mondiale au Festival Black Nights de Tallinn, confirme cette ambition : Mira ne parle pas seulement au public local, mais à tout spectateur capable de lire ce que les images déposent entre l’apparition et l’absence.

Le passé comme condition de lecture du présent

Mira n’est pas un film sur une enfant — c’est un film qui adopte la perspective de l’enfance pour questionner la perception, la liberté, et la construction du soi.

Le choix de confier le rôle principal à une fillette (Safae Khatami) n’a rien d’innocent. Il est profondément théorique.
Deleuze l’écrivait clairement :
« L’enfant est le corps le plus apte à recevoir l’image pure. »

L’enfant ne voit pas selon les conventions que la société impose aux adultes. Il voit avant de comprendre.
C’est pourquoi Mira devient moins un personnage qu’un instrument visuel, un filtre qui permet au film de revisiter la dialectique entre le corps et la norme, entre le silence et la signification.

Le motif de la cage : un dispositif, pas un symbole

Dans Mira, la cage n’est pas une métaphore commode. C’est une architecture visuelle.

  • Dans le cadre : l’image se serre autour du corps de l’enfant lorsque l’ordre social se resserre sur elle.

  • Dans le geste : la main qui ouvre la cage n’exprime pas seulement la compassion, mais une micro-insurrection. La main pense là où la parole est confisquée.

  • Dans l’organisation sociale : chaque tentative d’émancipation entraîne la réapparition d’une nouvelle cage — comme si le collectif ne survivait qu’en reproduisant ses propres frontières.

  • Dans le son : le battement d’ailes contient plus de vérité que les voix humaines saturées de jugements.

La cage devient ainsi un texte autonome, qui dialogue avec les notions de violence symbolique telles que les ont développées Durkheim et Bourdieu :
une violence qui ne contond pas, mais qui encadre ;
qui ne frappe pas, mais qui modèle.

Trois femmes, trois façons de résister à la norme

Le trio féminin formé par Safae Khatami, Fatima Ataf et Zineb Anjil compose une géographie de la résistance.

  • Mira : un corps très peu mobile, un regard saturé de questions, une présence qui parle sans mots.

  • La grand-mère : mémoire lucide mais impuissante, équilibre fragile entre la sagesse et la résignation.

  • L’institutrice Lamia : porteuse d’un discours modernisateur, mais enfermée dans un système qui n’accorde pas de crédit à sa parole.

Ainsi, Mira n’est plus la seule héroïne. Le film articule trois féminités, trois rapports au pouvoir, trois conceptions possibles de la liberté.

Le village comme laboratoire sociologique

Le film se déroule dans un paysage de l’Atlas, mais refuse le folklore.
Le village n’est pas un décor : c’est une matrice, un espace de test où se rejouent les tensions entre individu et institution.

C’est ce qui permet à Mira d’atteindre une dimension universelle :
la liberté n’y est pas un droit, mais une expérience existentielle ;
un territoire fragile où le rêve d’émancipation devient l’unique moteur du devenir.

Le vol des pigeons : là où la révolution se produit dans l’œil, pas dans le mouvement

Le moment où Mira ouvre la cage est l’un des plus beaux du cinéma marocain récent.
La caméra demeure immobile.
Les pigeons s’envolent.
Puis le cadre revient au visage de l’enfant.

La libération n’est pas dans le vol.
Elle est dans le regard qui découvre qu’il pourrait être libre.

C’est du pur Deleuze :
l’événement n’est pas ce qui arrive, mais ce qui se transforme dans la perception.

Un film qui ne cherche pas la liberté… mais la fabrique

Mira n’est pas un plaidoyer, ni un manifeste.
C’est une invitation à réapprendre à regarder.

Lakhmari ne revient pas au passé : il revient à son geste le plus intime, là où le cinéma n’est plus une industrie mais un mode de connaissance.

Entre Tallinn et Marrakech, Mira s’impose comme l’une des propositions les plus radicales du cinéma marocain contemporain :
un cinéma qui s’ouvre au monde sans renier son sol,
qui questionne la liberté sans travestir la poésie,
qui réinvente l’identité sans céder au spectaculaire intellectuel.

Mira n’est pas seulement un film.
C’est une méthode pour penser avec les yeux.

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