La question de la participation des Marocains résidant à l’étranger revient au cœur du débat public, non pas comme un simple détail technique dans l’agenda électoral, mais comme un véritable test de la capacité de l’État et des partis politiques à transformer une disposition constitutionnelle explicite en une pratique politique mesurable. Un test d’autant plus pressant que l’horizon des élections législatives de 2026 se rapproche et que la pression politique s’intensifie autour du sens réel de la « participation ».
Depuis la Constitution de 2011, le principe est clairement posé : les Marocains du monde jouissent de l’ensemble des droits de citoyenneté, y compris le droit de vote et d’éligibilité, à partir de leurs pays de résidence. Pourtant, cette formulation apparemment limpide s’est, au fil des années, transformée en une zone grise, oscillant entre reconnaissance juridique et mise en œuvre différée, entre la promesse constitutionnelle et ce que l’ingénierie électorale juge politiquement faisable.
Le nouvel élément déclencheur du débat provient cette fois d’une réponse écrite du ministre de l’Intérieur, Abdelouafi Laftit, à une question parlementaire à la Chambre des conseillers portant sur la « mise en œuvre effective » du droit de vote et d’éligibilité des Marocains résidant à l’étranger en perspective des élections de 2026. À première lecture, le discours se veut rassurant : il évoque des projets de textes réglementaires visant à simplifier l’inscription sur les listes électorales, à faciliter la participation au scrutin et à renforcer la représentativité des Marocains du monde au sein de l’institution parlementaire.
Mais replacée dans son contexte législatif et politique, cette réponse révèle une ligne constante : l’État propose des aménagements dans le cadre existant, sans annoncer de basculement décisif vers un vote direct depuis les pays de résidence ni vers la création de circonscriptions électorales à l’étranger. Autrement dit, il s’agit d’un discours de facilitation, non de transformation.
L’élément le plus significatif ne réside pas tant dans ce qui est affirmé que dans ce qui est redéployé. Le centre de gravité est déplacé de la décision publique vers les choix des partis politiques. La « réalisation des objectifs », selon le ministre, dépendrait principalement de l’implication des acteurs politiques, notamment à travers le positionnement de candidats issus de la diaspora dans des places éligibles sur les listes électorales. Ce glissement redéfinit la participation non plus comme un droit constitutionnel nécessitant des mécanismes autonomes de mise en œuvre, mais comme une ingénierie interne de candidatures, soumise aux logiques de parrainage et d’équilibres partisans.
Dans cette configuration, la représentativité des Marocains du monde devient conditionnelle : elle dépend de la volonté des partis d’intégrer certaines figures de la diaspora, et non de la possibilité pour les citoyens résidant à l’étranger de voter effectivement depuis leurs pays de résidence. La différence est loin d’être sémantique ; elle touche au cœur du lien démocratique entre électeurs et représentants.
Le ministre précise d’ailleurs le modèle que son département considère comme suffisant à ce stade : l’inscription sur les listes électorales, la participation au vote et à la candidature dans le cadre des élections organisées sur le territoire national, avec une prise en compte de la situation spécifique des Marocains de l’étranger à travers l’élargissement des modalités d’inscription. Le vote peut ainsi s’effectuer soit directement au Maroc, soit par procuration depuis le pays de résidence, tandis que la candidature s’exerce dans des circonscriptions internes.
Le recours à la procuration n’est pas une nouveauté dans l’arsenal juridique marocain. Le Conseil constitutionnel, dans sa décision n° 817/2011, a reconnu au législateur une marge d’appréciation pour encadrer les « conditions et modalités de l’exercice effectif » de ces droits, estimant que la procuration, en tant qu’exception au principe du caractère personnel du vote, ne contrevenait pas en soi à la Constitution. Toutefois, l’enjeu ne réside pas dans la légalité de la procuration, mais dans sa transformation progressive en solution quasi permanente, retardant indéfiniment le débat sur le vote direct à l’étranger.
Car l’article 17 de la Constitution ne se limite pas à reconnaître un droit abstrait. Il insiste explicitement sur l’exercice effectif du droit de vote et d’éligibilité à partir des pays de résidence. C’est dans cet écart, entre reconnaissance et mise en œuvre, que la participation politique des Marocains du monde est restée suspendue depuis 2011, oscillant entre deux options : l’amélioration des mécanismes d’inscription et de procuration dans le cadre national, ou l’ouverture à une représentation directe via des circonscriptions extérieures et un vote consulaire ou électronique.
La fin de l’année 2025 marque toutefois un tournant institutionnel : le débat s’inscrit désormais dans une séquence législative précise, avec l’adoption, le 1er décembre, d’un ensemble de lois électorales majeures. Cette « package législatif » comprend notamment la loi organique relative à la Chambre des représentants, celle modifiant la loi sur les partis politiques, ainsi que la loi révisant le dispositif des listes électorales et l’usage des médias audiovisuels en période électorale. L’ampleur des discussions est révélatrice : 144 amendements ont été déposés, issus de la majorité comme de l’opposition, et la question de la diaspora y a constitué l’un des points de friction les plus sensibles.
Dans ce cadre précis, le ministre de l’Intérieur a rejeté un amendement proposant la création de circonscriptions électorales dédiées aux Marocains résidant à l’étranger, confirmant le maintien du vote par procuration. Cette position donne une lecture plus directe de son discours : les appels à la « facilitation » interviennent au moment même où l’une des principales voies d’un changement structurel est refermée sur le plan législatif.
Sur le terrain administratif, en revanche, la mécanique fonctionne. Les représentations diplomatiques du Maroc ont appelé, au cours du mois en cours, les citoyens non inscrits à déposer leurs demandes d’inscription ou de transfert avant le 31 décembre, via les consulats ou la plateforme numérique dédiée, dans le cadre de la révision annuelle des listes électorales pour 2026, conformément à la loi 57.11. Les procédures sont claires, les délais précis, la mobilisation administrative réelle. Mais elle s’opère dans un cadre dont les limites sont déjà définies.
Politiquement, le paysage partisan apparaît fragmenté. Le Parti du progrès et du socialisme, par exemple, a explicitement plaidé pour la création de circonscriptions électorales propres aux Marocains du monde, fondées sur une représentation proportionnelle tenant compte de leur répartition géographique. Il a également proposé l’introduction du vote électronique anticipé et la délégation aux consulats des opérations d’inscription, de dépôt des candidatures, de vote et de dépouillement. Une vision qui dépasse la simple logique de facilitation pour s’inscrire dans une refonte globale de l’ingénierie électorale.
Entre ces deux lignes – celle du ministère de l’Intérieur et celle de certains partis – se déploie une troisième approche : celle de l’incitation plutôt que de l’obligation structurelle. Déjà lors des élections de 2021, une partie du financement public des partis avait été conditionnée à des indicateurs de représentativité, incluant les femmes et certaines catégories, parmi lesquelles figuraient les Marocains du monde. Cette méthode a encouragé l’intégration de profils issus de la diaspora, sans pour autant instaurer une représentation électorale directe ou autonome.
Le résultat politique de ce modèle devient alors lisible : la présence de candidats issus de la diaspora sur des listes nationales ne saurait être assimilée à une représentation électorale des citoyens résidant à l’étranger. Le premier modèle demeure soumis aux logiques internes des partis, tandis que le second instaurerait une relation de responsabilité démocratique transnationale, impliquant une refonte complète des systèmes d’inscription, de vote, de campagne, de contrôle et de contentieux électoral.
À l’approche des élections de 2026, trois dynamiques se croisent donc. Une dynamique constitutionnelle, qui consacre des droits et exige leur exercice depuis les pays de résidence. Une dynamique législative récente, qui tend à consacrer le maintien de la procuration et le refus des circonscriptions extérieures. Et une dynamique administrative, qui active annuellement la révision des listes et mobilise les consulats et les plateformes numériques dans des délais stricts.
C’est dans l’intersection de ces trois trajectoires que se dessine le plafond réel de la participation tel que le conçoit aujourd’hui l’État : une participation administrativement facilitée, mais inscrite dans une architecture électorale qui continue de différer le vote direct à l’étranger. La question décisive n’est donc plus rhétorique : les nouvelles lois organiques apporteront-elles, enfin, une réponse concrète à l’exigence constitutionnelle de l’« exercice effectif » depuis les pays de résidence ? Ou assistera-t-on, une fois encore, à l’amélioration d’un dispositif de gestion sans franchir le seuil du basculement démocratique ?
À ce stade, les textes adoptés et les débats parlementaires qui les ont accompagnés suggèrent une orientation claire : l’État privilégie la continuité maîtrisée, tandis que certains partis continuent de plaider pour une rupture encore reportée.


