À première vue, le message publié par l’ambassadeur des États-Unis au Maroc, Duke Buchan, s’inscrit dans le registre diplomatique le plus attendu : félicitations appuyées, valorisation de l’organisation, mise en avant de la dimension culturelle et du « soft power » sportif. Un discours lisse, consensuel, presque ritualisé.
Congratulations to Morocco on a spectacular AFCON 2025 opening ceremony! 🇲🇦⚽️
Your passion and creativity lit up the continent. As the U.S. prepares to co-host the 2026 World Cup and welcome soccer fans from all over the world to showcase the beauty and greatness of America, we… pic.twitter.com/NosQ2Rm52M— Ambassador Duke Buchan (@USAmbMorocco) December 21, 2025
Pourtant, une lecture attentive de la langue employée, de ce qui est souligné avec insistance et de ce qui est soigneusement laissé hors champ, révèle des lignes de force plus subtiles, qui dépassent largement le cadre du football et interrogent la place du sport dans le projet symbolique de l’État marocain.
Le premier élément marquant est la centralité accordée à la cérémonie d’ouverture, plutôt qu’à la compétition elle-même. Il n’est ni question de jeu, ni de performance sportive, encore moins de construction d’un modèle sportif national. Le cœur du propos réside dans la « capacité du Maroc à transformer de grands événements sportifs en plateformes de rapprochement culturel ». Le choix des termes est révélateur : il s’agit moins du sport comme pratique ou comme filière stratégique que du sport comme mise en scène, comme vitrine, comme langage universel mobilisable à des fins de communication internationale.
Le jiu-jitsu et les sports de combat : entre marginalisation et opportunités perdues
Au milieu des éloges diplomatiques répétés adressés au sport marocain, une absence frappante se fait remarquer : aucune référence aux sports de combat modernes tels que le jiu-jitsu brésilien et les arts martiaux mixtes. Cette absence ne semble pas anodine, surtout lorsqu’on la compare à ce qui se passe dans plusieurs pays du Golfe, où ces disciplines sont devenues un enjeu de souveraineté, culturel et médiatique, ainsi qu’un instrument de compétition douce pour le leadership symbolique à l’échelle régionale et internationale.
Là-bas, les arts martiaux n’ont pas été abandonnés à la logique du marché ou du loisir, mais intégrés dans des projets soutenus au plus haut sommet de l’État, en tant que moyen de construire l’image d’un État moderne, ouvert et capable d’influencer la culture de la jeunesse à l’échelle mondiale.
À l’inverse, la contradiction marocaine apparaît plus aiguë. Le Maroc dispose pourtant d’un capital humain et symbolique important dans ce domaine : compétences techniques, champions de terrain, et un parcours historique dans les arts martiaux, sans oublier une position géographique et culturelle qui le qualifie pour jouer un rôle de passerelle entre l’Afrique, l’Europe et le monde arabe. Malgré cela, ces sports n’occupent pas dans le discours officiel la même place que le football, et ne sont pas investis dans une vision globale du sport comme outil de diversification de la puissance douce, au lieu de la réduire à un seul modèle.
Concrètement, des disciplines comme le jiu-jitsu, y compris le jiu-jitsu brésilien, bénéficient d’une présence réelle au Maroc et attirent des pratiquants ainsi que des talents locaux prometteurs. Cependant, elles demeurent le plus souvent dans l’ombre médiatique et institutionnelle, comparées aux sports collectifs ou à ceux qui bénéficient d’une large couverture, malgré leur fort potentiel sportif et éducatif.
La valeur de ces sports réside dans leur dimension composite : ils ne se limitent pas à la confrontation physique, mais développent l’autodiscipline, le respect, la pensée stratégique et l’endurance mentale. Autant d’éléments qui peuvent être intégrés dans des projets de développement plus larges destinés à la jeunesse. Or, l’absence d’un intérêt institutionnel transforme ces potentialités en opportunités perdues et crée un fossé évident entre le discours célébratif et la réalité pratique.
En l’absence de politiques publiques claires en matière de soutien aux infrastructures, d’encadrement de la formation et de financement durable, ces sports — qui pourraient contribuer à améliorer l’image internationale du Maroc — continuent d’être traités comme des invités secondaires dans le paysage sportif national, et non comme des leviers stratégiques.
Entre diplomatie et réalité : la question de la gouvernance sportive
La reconnaissance internationale, qu’elle concerne les résultats ou les visites et déclarations diplomatiques, ne saurait masquer le fait que le sport marocain fait face à des défis structurels profonds, liés à la gouvernance, au financement, aux infrastructures et au soutien des talents dans les disciplines moins médiatisées. Des études académiques soulignent l’existence de lacunes dans le cadre juridique et institutionnel régissant le secteur sportif, ce qui entrave son développement de manière équilibrée et globale.
Ces lacunes se manifestent principalement par :
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la faiblesse du financement régulier des sports peu populaires ;
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l’insuffisance des programmes de formation précoce et spécialisée pour les jeunes talents ;
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la limitation du cadre juridique en matière de protection des sportifs et d’organisation des compétitions selon des standards professionnels.
Questions ouvertes au débat
Face à cette réalité, plusieurs questions s’imposent :
Peut-on considérer les éloges internationaux comme un véritable indicateur du progrès du sport marocain, ou relèvent-ils d’un discours diplomatique plus large ?
Comment des sports de combat comme le jiu-jitsu peuvent-ils passer de la marge médiatique à un moteur de développement culturel et sportif ?
Et quel rôle les institutions sportives et les législations doivent-elles jouer pour garantir l’égalité des chances entre les différentes disciplines, au lieu de se limiter à celles qui attirent le plus l’attention médiatique ?
Sous cet angle, la publication du diplomate ne dit pas que le Maroc ne s’intéresse qu’au football, mais elle reflète l’image du Maroc telle qu’elle est perçue de l’extérieur : un pays performant en matière d’organisation, maîtrisant la mise en scène, fort dans un événement footballistique fédérateur. Elle ne pose cependant pas — et peut-être n’a-t-elle pas vocation à poser — la question de l’après-football, ni celle des disciplines susceptibles de devenir des marques souveraines marocaines distinctives à l’avenir.
La référence à la préparation des États-Unis pour accueillir la Coupe du monde 2026, associée à l’idée d’un échange d’expertises, ajoute une autre dimension au discours : la coopération est ici essentiellement technique et gestionnaire, et non intellectuelle ou stratégique. Autrement dit, le débat porte sur le « comment organiser », et non sur le « que choisir », ni sur « quelles disciplines soutenir », ni sur « quelle image voulons-nous projeter de nous-mêmes ».
Dès lors, la question demeure ouverte, sans qu’il soit besoin d’accusation ou de procès d’intention :
la même logique de soutien royal, qui a donné au football une impulsion historique et l’a transformé en projet national fédérateur, peut-elle s’étendre à d’autres disciplines capables de produire un rayonnement différent, plus spécialisé, mais non moins influent ?
Et le Maroc dispose-t-il de l’audace stratégique nécessaire pour passer de la logique du « grand événement » à celle de la « leadership qualitatif » dans de nouveaux champs sportifs, avant qu’ils ne soient accaparés symboliquement et médiatiquement par d’autres ?
Un seul message, rédigé dans une langue soigneusement calibrée, suffit parfois à soulever des questions bien plus vastes que son contenu apparent. Et la réponse, comme c’est souvent le cas pour ce type d’enjeux, ne s’écrit pas sur la plateforme « X », mais dans des choix posés, réfléchis, inscrits dans le temps, qui dépassent la logique de la célébration pour rejoindre celle de la vision.
Conclusion
Les réussites officielles et les salutations diplomatiques offrent une image positive du sport marocain, mais ne révèlent pas nécessairement les défis profonds auxquels sa structure est confrontée. Les disciplines comme le jiu-jitsu et les arts martiaux constituent un exemple révélateur de cette contradiction : un potentiel important face à un investissement limité, ce qui appelle un véritable passage de la logique de l’éloge à celle de politiques publiques audacieuses et structurantes.
tientes, et assumées de l’État.


