Le téléspectateur marocain ne regarde plus les émissions politiques comme il regarde un simple bulletin météo. Quelque chose a changé. Le citoyen assis le soir devant l’écran de la télévision publique arrive désormais avec un autre regard : celui qui compare, qui observe le ton des questions, le nombre d’interruptions, le rythme du débat, les moments de tension, et surtout qui cherche à comprendre qui est réellement mis sous pression… et qui traverse l’émission avec confort.
C’est dans ce contexte que l’émission consacrée à Idriss Azami Al Idrissi dans “Pour en parler encore” n’a pas été perçue comme un simple entretien politique, mais comme un révélateur d’une crise plus profonde : la crise de confiance entre les Marocains et les médias publics.
L’émission est arrivée dans un moment politique extrêmement sensible. Le pays traverse une période marquée par la hausse du coût de la vie, l’érosion du pouvoir d’achat, les tensions autour des aides sociales, les inquiétudes liées à l’emploi, à la santé et à l’éducation. Dans ce climat, les médias publics cessent d’être de simples plateformes d’information : ils deviennent des acteurs qui influencent directement l’humeur collective et parfois même une partie du rapport de force politique.
Ce qui a frappé les téléspectateurs n’était pas uniquement le contenu des déclarations d’Azami ni ses attaques contre le gouvernement de Aziz Akhannouch, mais surtout la manière dont le débat a été conduit. Les interruptions répétées, le rythme tendu, le retour constant sur des points sensibles et la pression permanente exercée sur l’invité ont donné à une partie du public le sentiment que l’émission dépassait la simple “confrontation journalistique” pour entrer dans une logique de duel politique.
Et c’est précisément là que surgit la véritable question : s’agissait-il d’un journalisme rigoureux appliqué à tous les invités de la même manière ? Ou bien d’un symptôme d’un déséquilibre plus profond dans le traitement réservé par les médias publics aux différents acteurs politiques ?
Le problème n’est pas qu’un journaliste soit incisif. Au contraire, le journalisme sérieux dérange, pousse dans les contradictions et pose les questions que les responsables préfèrent éviter. Mais la crise commence lorsque le public ressent que cette dureté devient sélective : certains invités sont soumis à une pression maximale, tandis que d’autres bénéficient d’un climat plus calme et plus souple. À ce moment-là, la question cesse d’être purement professionnelle pour devenir politique.
C’est pourquoi le nom de Fayçal Laâraichi est revenu avec force dans le débat. Le président-directeur général de la Société nationale de radiodiffusion et de télévision n’apparaît plus seulement comme un gestionnaire de chaîne publique, mais comme le symbole d’une interrogation beaucoup plus large : qui définit réellement la ligne éditoriale des médias publics au Maroc ? Qui décide du niveau de fermeté, des limites de la critique et du ton adopté envers les responsables politiques ?
Ces interrogations ne surgissent pas dans le vide. Le paysage médiatique marocain a profondément changé. Les réseaux sociaux ont brisé le monopole de la télévision traditionnelle, et le téléspectateur compare désormais les interviews, les traitements médiatiques et les différences de ton entre les invités. Il observe qui est interrompu, qui obtient du temps, qui est poussé à la défensive et qui bénéficie d’une forme de confort implicite.
Et le plus sensible dans cette affaire, c’est qu’elle intervient dans un moment où la confiance dans la politique elle-même s’effrite. Une partie des Marocains considère aujourd’hui que le débat politique ne tourne plus autour de projets de société clairs, mais autour de la gestion des images, des perceptions et des récits. Dans cette bataille, les médias publics deviennent un terrain stratégique : ils ne se contentent pas de diffuser des discours, ils participent aussi à façonner l’apparence de la force ou de la fragilité politique.
Durant l’émission, Idriss Azami a tenté de présenter Parti de la Justice et du Développement comme une opposition ayant dévoilé plusieurs dossiers sensibles : aides à l’importation, hydrocarbures, soutien social et conflits d’intérêts. En face, le présentateur a cherché à le confronter aux contradictions de la période où son parti dirigeait le gouvernement, notamment sur la libéralisation des prix des carburants, la réforme de la compensation ou encore le Plan Maroc Vert.
Mais derrière cet affrontement politique se cachait une interrogation bien plus profonde : les médias publics marocains sont-ils encore capables de maintenir la même distance critique avec tous les acteurs politiques ?
Car une chaîne publique financée par l’argent des contribuables n’est pas un média ordinaire. Le citoyen n’attend pas seulement d’elle une neutralité froide, mais une équité réelle dans la manière d’exercer la pression journalistique. Lorsque le journaliste donne le sentiment, même indirectement, d’être devenu un acteur du combat politique, le média perd l’un de ses fondements essentiels : la confiance.
C’est là toute la portée de cette émission. Le débat a dépassé la personne d’Idriss Azami et même celle du Parti de la Justice et du Développement. Il a rouvert une question silencieuse mais profonde : à qui appartient réellement la première chaîne marocaine ? Aux citoyens qui la financent ? Ou au pouvoir politique qui structure le champ médiatique ?
Car dans les démocraties modernes, le pouvoir ne réside plus uniquement dans la décision politique. Il réside aussi dans la maîtrise de l’image, du rythme du débat et de la perception publique. Celui qui contrôle la narration contrôle souvent une partie du rapport de force.
L’affaire dépasse donc largement une émission intitulée “Pour en parler encore”. Elle révèle une crise plus large qui traverse de nombreux médias publics dans le monde arabe : comment convaincre le public qu’un média financé par l’État n’est pas devenu la voix du pouvoir ?
Au final, les Marocains peuvent diverger sur Idriss Azami, sur le Parti de la Justice et du Développement ou sur le gouvernement de Aziz Akhannouch. Mais la question laissée ouverte par cette émission dépasse les partis et les individus : la télévision publique marocaine parle-t-elle encore au nom des citoyens… ou au nom du pouvoir ?


